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Les manuscrits de Cheikh El-Mouhoub Oulahbib. Un trésor sauvé de l’oubli

Posté par Rabah Naceri le 22 mai 2014

manuscrits Les manuscrits du Cheikh El Mouhoub Oulahbib, un éminent savant du XIXème siècle et grand collectionneur d’ouvrages traitant de plusieurs disciplines littéraire et scientifiques, sont désormais sauvés de l’oubli, a indiqué, mardi dernier, lors d’une conférence à Tizi-Ouzou, le documentaliste Mechehed Djamel-Eddine. Cet érudit, né, en 1822, à Béni Ouartilane (Sétif), a constitué une bibliothèque de plus de 1 000 manuscrits, dont 66 copiés de sa main, qui ont failli disparaître durant la période coloniale, a affirmé ce documentaliste et chargé de la codicologie à l’association de recherche en histoire et mathématiques « Gehimab » de Béjaïa, lors d’une conférence animée dans le cadre de la célébration du mois du patrimoine. Cette bibliothèque, qui se trouvait dans la maison d’El Mouhoub Oulahbib, a été incendiée en 1957, a-t-il ajouté, avant de préciser que des manuscrits ont pu être sauvés, grâce à une femme, Zhira, la bru du Cheikh, aujourd’hui âgée de 80 ans, qui a transporté sur son dos tout ce qu’elle a pu arracher aux flammes. Elle a pu ainsi récupérer un total de 642 ouvrages qu’elle a ensuite enterrés dans une autre maison, où ils sont restés jusqu’à l’indépendance. En 1962, ces manuscrits ont été déterrés et gardés par des proches du Cheikh Oulahbib. En 1985, M. Mechehed Djamel Eddine, arrière petit fils du Cheikh, entame la collecte de ces documents pour les restaurer, les préserver et les faire connaître. Le documentaliste a relevé que « la particularité de cette collection, rédigée avec le caractère maghrébin, est d’être la plus importante, au Maghreb, en terme de diversité de disciplines ». On y trouve des ouvrages traitant de l’astronomie, de la logique, de la littérature et de la poésie, des mathématiques, de l’agriculture, de la linguistique, mais aussi des actes notariés, des documents imprimés dont des bulletins de vote de l’époque et des manuscrits écrits en Tamazight, a-t-il fait observer. « Ces documents ont permis àManuscrits_botanique des chercheurs en mathématiques, en Histoire médiévale et Histoire des sciences, de l’université de Béjaïa, d’avoir un aperçu sur le niveau intellectuel de la région et de reconstituer le milieu intellectuel de la Kabylie orientale du VIIIème et IXème siècle », a indiqué le conférencier. Après la collecte M. Mechehed, aidé par des spécialistes, a entamé un travail de restauration des manuscrits et procédé à leur classement et mise en forme, sachant qu’il s’agit de pages volantes non numérotées, et à l’identification des manuscrits. Il a ensuite fait appel à un artisan relieur pour la reconstitution des ouvrages. La restauration achevée, les manuscrits ont été numérisés et publiés sur le site de la bibliothèque virtuelle de la méditerranée « E-corpus » et sont accessibles au public et aux chercheurs qui veulent les consulter ou les étudier. Cheikh El Mouhoub a fait ses études à la Zaouia de Chikh Aheddad de Sedouk dans la wilaya de Béjaïa, puis à celle de Sidi Sahnoune à Djemaa Saharidj (Tizi-Ouzou). Après 14 ans d’étude, il a commencé à constituer sa bibliothèque, durant l’époque coloniale. Il a été emprisonné deux fois par l’armée française en 1864 et en 1871, durant le soulèvement du Cheikh Aheddad qu’il avait rejoint. À sa sortie de prison, il a été assigné à résidence. L’année de la mort de cet érudit n’est pas connue, selon le conférencier.

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Histoire de Yemma Gouraya (par Malek Aït-Hamouda)

Posté par Rabah Naceri le 17 janvier 2012

Histoire de Yemma Gouraya (par Malek Aït-Hamouda) dans 1. AU JOUR LE JOUR Gouraya-300x55

par M.A.H

     On n’est jamais mieux servi que par soi-même ! Voilà enfin un chercheur Bougiote qui vient d’élucider l’histoire de Yemma Gouraya voir l’article ci-dessous de la Dépêche de Kabylie du 29 juillet 2006.

     En effet, M. A.H, vient de découvrir l’existence d’une Qubba (Taqqubet) où repose probablement Yemma Gouraya met fin à une polémique vieille comme le temps. La DDK rapporte que le « fort Gouraya n’a pas été édifié par les Espagnols au 16ème siècle ! Des preuves irréfutables recueillies dans les archives de l’armée française, notamment une carte reproduisant, d’un côté le site tel que trouvé par les Français, composé d’une qubba, d’une citerne et d’une maisonnette et de l’autre, le plan de l’actuel fort réalisé par Lemercier, bien connu à Bejaia par d’autres ouvrages militaires, ont pu être amassées par notre jeune chercheur… ».

gouraya.jpg     Pour appuyer cette découverte, on peut signaler que la même politique coloniale avait été appliquée ailleurs en Kabylie durant la guerre de libération. Ainsi, chez les Iflissene Umellil, la plupart des camps militaires français avaient été érigés sur des sanctuaires et qubbas anciens. La qubba  de Sidi Yussef (arch des Imzallen) avait été rasé au bulldozer pour installer le camp 636 ; celle de Timezrit pour installer un radar et un cantonnement.

     Comme ces sanctuaires étaient souvent situés au sommet des collines, l’armée coloniale faisait d’une pierre deux coups : elle installait des miradors pour surveiller tous les villages, et en même temps elle détruisait la mémoire collective et les saints protecteurs qu’étaient ces tiqubtines (pluriel de qubba). L’ironie du sort est que même dans l’Algérie indépendante, islamistes et salafistes aidants, ces sanctuaires séculaires non seulement n’ont pas été reconstruits, pis encore, ceux qui avaient épargnés par l’armée coloniale ont été profanés, incendiés (comme celui de Sidi Abderahmane à Alger), ou détruits à l’explosif (comme taqubbat de Sidi Amara, près de Sidi Ali Bounab).

     Cette découverte de Taqubbat de Yemma Gouraya nous renvoie à l’histoire et en même temps elle nous interpelle sur notre patrimoine et nos croyances. On connait toutes les tentatives récentes de diviser les Kabyles, RCDistes et FFistes, les uns Kabyles et les autres Imrabdhenes. Pourtant, Mouloud Mammeri dans l’introduction de son livre « Cheikh Mohand a dit », il nous réconcilie avec notre passé. Je vais me permettre d’utiliser quelques extraits de cette introduction qui explique bien la spécificité de l’islam kabyle, et comment les croyances séculaires amazigh se sont superposées avec le maraboutisme.

     Avant la colonisation française, en Kabylie autonome, régnait du point de vue religieux la confrérie rahmania. Cette confrérie est née en Kabylie ; elle est un mélange entre la tradition amazigh gouramienne (avant l’islam) et le mysticisme islamique (soufisme d’Ibn Arabi de Cordoue).

     Mouloud Mammeri considère la Rahmania comme tant l’église nationale des Kabyles. Cette confrérie a été fondée vers 1774 par Sidi M’hamed ben Abderahmane el Guejtouli el Djerdjeri, né dans un petit village des Ath Smaïl, près de Boghni. Après sa mort, en 1794, succèderont successivement Ali Ben Aïssa pendant 43 ans (jusqu’en 1836), Belkacem Ou Elhafid des Babords, puis Hadj Bachir, Lalla Khedidja (la veuve d’Ali Ben Aïssa), Mohamed Ben Belkacem Nath Anane (des Ath Zmenzer), puis à partir de 1884, Sidi Hadj Amar, un des chefs de la résistance de 1857 à la conquête coloniale française. Pour succéder à Sidi Amer, réfugié à Tunis, après la défaite de 1857, les Kabyles choisissent comme maître de l’ordre Mohand Ameziane Ihaddadene de seddouk… »

     Ce Mohand Ameziane plus connu sous le nom de Cheikh Aheddad, celui-là même qui, en 1871 allait mobiliser 100 000 combattants pour répondre à l’appel du bachagha Hadj Mohand Aït Mokrane (El Mokrani) lors du soulèvement contre l’ordre colonial. » … Mohand Ameziane, âgé alors de plus de 80 ans , était non seulement considéré comme le chef institutionnel de l’ordre Rahmania, mais également comme agourram supérieur… »

« … On sait  que dans les premiers temps de l’islam, c’est-à-dire en gros jusqu’à la chute des Almohades à la fin du XIIIème siècle, les Imazighen avaient tenté d’échapper aux rigueurs de l’orthodoxie musulmane par l’invention de doctrines nouvelles (Ibn Khaldoun nous apprend que les Imazighen avaient apostasié douze fois le VIème et le XIVème siècle !). Ainsi, les Kharédjites de Tihert  avaient fondé le premier Etat véritablement national ; les Ketama (de Bougie) avaient créé le troisième khalifat fatimide panislamique après celui des Omeyyades et des Abassides et fondé l’université d’El Azhar au Caire ; les Almoravides (de marabout) avaient créé un empire amazigh ; les Almohades avaient réalisé l’apogée à la fois de l’histoire et de la pensée de ce temps… »

     Mammeri dit qu’au départ le mouvement Almoravide est créé pour « s’opposer aux actions de plus en plus entreprenantes de la Reconquista hispano-portugaise sur les côtes nord-africaines… ».

« … Le nom kabyle du marabout (amrabed) est une forme berbérisée du terme arabe (mrabet), lui-même doublet populaire du classique mourabit ; d’où est sorti almoravide. Mais au Maroc, il a gardé son nom originel : le marabout c’est agourram ; le terme, évidemment anté-islamique, désigne surtout un personnage doué de pouvoirs plus magiques que religieux. Il ne gère point le domaine du sacré qu’il manipule les forces supranaturelles… »

     Le maraboutisme serait né dans le sud-ouest marocain : Targa Zeggaghet ou le Rio de Oro des Espagnols ou l’actuel Sahara Occidental. « …Très vite , le maraboutisme avait annexé les pouvoirs, le statut et les valeurs des anciens agourrams… ». « … A leur arrivée en Kabylie au 16ème siècle, les marabouts (presque tous les Imazighènes du Sud-Ouest marocain) trouvèrent dans la région les conditions sociologiques et culturelles semblables à celles de leur pays d’origine. A cette date, le maraboutisme a déjà accompli sa mutation en agourram… ».

« … La baraka du marabout est un pouvoir surnaturel, il opère des miracles et, pour cela, il est le lieu à la fois des espoirs et de toutes les craintes : on attend (ou on redoute) de lui autant que Dieu, parce que, quoi que marabout, il n’en est pas moins homme : il est plus proche de nos manques, de nos misères et de nos vœux… »

Hocine Ukerdis.

_________

La Qouba de Yemma Gouraya

     Selon une récente étude, Yemma Gouraya aurait bel et bien existé. La mise en évidence de l’existence d’une qouba où repose probablement Yemma Gouraya met fin à une polémique vieille comme le temps. La légende de Gouraya fait place à l’histoire puisque son nom est mentionné dans plusieurs ouvrages inconnus chez nous.

fortgouraya03.jpg     Avec les découvertes récentes de M. M.A.H, architecte de l’Ecole Supérieure d’Architecture de Paris, la Vilette, résultats de nombreuses, longues et fructueuses recherches en France, complétées par un travail au niveau du Parc National du Gouraya de Bejaia, c’est un mythe, une certitude historique qui vient de s’écrouler : contrairement à ce que l’on tenait pour définitivement établi, définitif et prouvé, le fort Gouraya n’a pas été édifié par les Espagnols au 16ème siècle ! Des preuves irréfutables recueillies dans les archives de l’armée française, notamment une carte reproduisant, d’un côté le site tel que trouvé par les Français, composé d’une qouba, d’une citerne et d’une maisonnette et de l’autre, le plan de l’actuel fort réalisé par Lemercier, bien connu à Bejaia par d’autres ouvrages militaires, ont pu être amassées par notre jeune chercheur, dont le coup de foudre pour Bejaia, ses vestiges et saints est aussi sincère que profond.

     La mise en évidence de l’existence d’une qouba où repose probablement Yemma Gouraya met fin à une polémique vieille comme le temps. La légende de Gouraya fait place à l’histoire puisque son nom est mentionné dans plusieurs inconnus chez nous. Elle se situe dans la lignée des grandes héroïnes nationales qui, à chaque grande invasion, se dressent devant l’ennemi. Il y a eu la Kahina contre les Arabes, Gouraya contre les Espagnols aux côtés de Arroudj dit Barberousse, Fadhma n’Soumer contre Randon le Français… Le mythe de l’absence de tombe est ainsi levé.

     Avec la destruction, par les Français en 1833 de la qouba, pour édifier le fort, c’est la tombe qui est rayée de la carte et que la mémoire collective a fini par oublier. Aujourd’hui, la superposition entre la place forte militaire et le spirituel — les pèlerinages remontent probablement à bien longtemps — est essentielle pour la bonne compréhension d’une légende qui a cessé d’en être une, dès lors qu’elle a fait une entrée fracassante dans l’histoire.

     Monsieur qui nous a fait l’exclusivité de sa découverte, prépare une exposition-annonce  de l’évènement avec présentation de toutes ses preuves scientifiques pour septembre. IL nous promet d’autres surprises encore. Les mythes finissent toujours par épouser, d’une façon ou d’une autre, l’histoire expurgée des approximations de pseudo-historiens aux vérités qui ne résistent guère aux analyses sérieuses. La balle, désormais, est dans le camp des historiens, les vrais…

Mustapha Ramdani. Dépêche de Kabylie

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Les manuscrits de Cheikh Lmuhub Ulahbib (contribution de Boualem Bouahmed)

Posté par Rabah Naceri le 4 octobre 2010

parcheminlmuhub.jpg 

Un trésor intellectuel  à  vulgariser

               Les manuscrits de Lmuhub Ulahbib, communément appelés par les spécialistes berbères, Afniq n cccix Lmuhub, ne sont à ce jour connus que de quelques scientifiques et chercheurs berbéristes. Riches, étonnamment variés, ces manuscrits écrits et collectionnés au milieu du 19e siècle, par un érudit de la basse Kabylie, Cheikh Lmuhub Ulahbib, est l’une des bibliothèques privées les plus importantes en son époque de tout le Maghreb. Constituée au départ de quelques mille ouvrages, il ne reste aujourd’hui, de cette précieuse bibliothèque que 570 ouvrages dont seulement 250 sont complets, sauvés in extrémis par les héritiers du Cheikh.

               Menacée de destruction totale par  l’incendie provoqué par l’armée coloniale en 1957, cette bibliothèque laissée à l’usure du temps, ne doit son existence qu’aux efforts d’un héritier qui, depuis 1985, date du rassemblement des pièces dispersées de cette collection, dépoussière, arrange, catalogue, analyse…pour redonner vie à ces documents inestimables. Ainsi, n’aurait été l’archiviste et codicologue Mechehed Djamel-Eddine, héritier et responsable actuel de cette bibliothèque et l’association GEHIMAB (Groupe d’Etudes sur l‘Histoire des Mathématiques à Bougie Médiévale), le nom de Lmuhub Ulahbib et sa collection seraient certainement  totalement tombés  pour toujours dans l’oubli. Acheminée à Bgayet, en 1994, grâce au concours de l’association GEHIMAB, cette collection qui est mise actuellement à la disposition de tous les spécialistes, reste malheureusement inconnue du large public.

               Pluridisciplinaires, les ouvrages qui composent cette bibliothèque touchent  quasiment à toutes les disciplines scientifiques et littéraires : histoire et biobibliographie, sciences du calcul, algèbre et géométrie, science des héritages, astronomie, astrologie, Fiqh (jurisprudence, droit), médecine et science de la nature, disciplines linguistiques, littérature et poésie, philosophie, ettassaouf (mysticisme), el-mantiq (la logique), hadith (traditions du prophète), tefsir (commentaires du Coran)… On y a répertorié  quelques vingt trois disciplines, sans compter les nombreuses copies du Coran et d’autres ouvrages d’importance mineure  touchant aux sciences occultes, aux calendriers, à la correspondance, aux actes notariaux…etc. Les manuscrits de cette collection, écrits en arabe et en berbère touchant à tous les aspects du savoir montre la boulimie scientifique du Cheikh et son esprit encyclopédique.

               Les documentalistes qui se sont intéressés jusque-là à cette bibliothèque pensent que les manuscrits de langue berbère et de mathématiques sont de loin les plus importants. Djamil Aissani et Djamel Eddine Mechehed par leurs travaux codicologiques et de catalogage ont permis de faire un peu de lumière sur cette bibliothèque précieuse qui mérite une vulgarisation plus large car ces manuscrits intéressent autant le chercheur que le simple lecteur.

               Fenêtre permettant de faire une incursion intellectuelle dans la vie des siècles passés, de découvrir les travaux d’érudition notamment de la Kabylie, les manuscrits de Lmuhub Ulahbib doivent impérativement être édités graduellement  pour les « démocratiser ». Le Cheikh lui-même en a fait une de ses exigences : « Mes ouvrages (…) rédigés, copiés ou achetés (…) doivent servir à  ceux qui possèdent des connaissances et à ceux qui recherchent le savoir, et  j’interdis tout ajout ou rature », note-t-il de sa propre main.

Biographie du Cheikh Lmuhub Ulahbib

               Ulahbib Mohamed Lmuhub ben Lbachir ben Tayeb ben Ali ben Ahmed ben Zarruk dit, cheikh Lmuhub Ulahbib, est né en 1822 au village Tala Uzrar du douar Beni Wartilane, en Basse Kabylie. D’origine maraboutique, sa famille,  comme  le note le savant El wartilani dans son récit, la « Rihla », comptait plusieurs lettrés. La zaouïa de Cheikh Ahhedad, la zaouïa de Takaât (Seddouk) et la zaouïa d’Isahnounen, ont été les prestigieuses écoles de l’époque où le jeune Lmuhub a passé toute sa jeunesse et a acquis son savoir.

               Ses études terminées, et ayant acquis le titre de Cheikh, il retourne à son village natal pour exercer le métier de Muphti et s’adonner à sa passion favorite : l’écriture et la collection de livres. Esprit encyclopédique, il écrit plusieurs ouvrages touchant à divers domaines du savoir : fiqh, commentaires du Coran, contes, poésie, astronomie, mathématiques, médecine traditionnelle…aidé par son père, il entame l’œuvre monumentale de sa vie : la constitution de la plus grande et la plus riche collection familiale de livres du pays en son époque. Devenu une  personnalité  régionale importante, consultée par tout le monde, il sera considéré par la France coloniale comme élément dangereux. Emprisonné et placé sous résidence surveillé lors de la révolte de 1871, il continue à produire, à correspondre avec les personnalités de son temps, à conseiller les siens et à collectionner des manuscrits. Il meurt en laissant à la postérité, une œuvre que des scientifiques occidentaux qualifient de « précieuse » et « d’excessivement rare ».

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Yemma Gouraya

Posté par Rabah Naceri le 4 septembre 2008

Histoire de Gouraya

On n’est jamais mieux servi que par soi-même ! Voilà enfin un chercheur Bougiote qui vient d’élucider l’histoire de Yemma Gouraya voir l’article ci-dessous de la Dépêche de Kabylie du 29 juillet 2006.

En effet, M.A.H, vient de découvrir l’existence d’une Qubba (Taqqubet) où repose probablement Yemma Gouraya met fin à une polémique vieille comme le temps. La DDK rapporte que le « fort Gouraya n’a pas été édifié par les Espagnols au 16ème siècle ! Des preuves irréfutables recueillies dans les archives de l’armée française, notamment une carte reproduisant, d’un côté le site tel que trouvé par les Français, composé d’une qubba, d’une citerne et d’une maisonnette et de l’autre, le plan de l’actuel fort réalisé par Lemercier, bien connu à Bejaia par d’autres ouvrages militaires, ont pu être amassées par notre jeune chercheur… ».

gouraya.jpgPour appuyer cette découverte, on peut signaler que la même politique coloniale avait été appliquée ailleurs en Kabylie durant la guerre de libération. Ainsi, chez les Iflissene Umellil, la plupart des camps militaires français avaient été érigés sur des sanctuaires et qubbas anciens. La qubba  de Sidi Yussef (arch des Imzallen) avait été rasé au bulldozer pour installer le camp 636 ; celle de Timezrit pour installer un radar et un cantonnement.

Comme ces sanctuaires étaient souvent situés au sommet des collines, l’armée coloniale faisait d’une pierre deux coups : elle installait des miradors pour surveiller tous les villages, et en même temps elle détruisait la mémoire collective et les saints protecteurs qu’étaient ces tiqubtines (pluriel de qubba). L’ironie du sort est que même dans l’Algérie indépendante, islamistes et salafistes aidants, ces sanctuaires séculaires non seulement n’ont pas été reconstruits, pis encore, ceux qui avaient épargnés par l’armée coloniale ont été profanés, incendiés (comme celui de Sidi Abderahmane à Alger), ou détruits à l’explosif (comme taqubbat de Sidi Amara, près de Sidi Ali Bounab).

Cette découverte de Taqubbat de Yemma Gouraya nous renvoie à l’histoire et en même temps elle nous interpelle sur notre patrimoine et nos croyances. On connait toutes les tentatives récentes de diviser les Kabyles, RCDistes et FFistes, les uns Kabyles et les autres Imrabdhenes. Pourtant, Mouloud Mammeri dans l’introduction de son livre « Cheikh Mohand a dit », il nous réconcilie avec notre passé. Je vais me permettre d’utiliser quelques extraits de cette introduction qui explique bien la spécificité de l’islam kabyle, et comment les croyances séculaires amazigh se sont superposées avec le maraboutisme.

Avant la colonisation française, en Kabylie autonome, régnait du point de vue religieux la confrérie rahmania. Cette confrérie est née en Kabylie ; elle est un mélange entre la tradition amazigh gouramienne (avant l’islam) et le mysticisme islamique (soufisme d’Ibn Arabi de Cordoue).

Mouloud Mammeri considère la Rahmania comme tant l’église nationale des Kabyles. Cette confrérie a été fondée vers 1774 par Sidi M’hamed ben Abderahmane el Guejtouli el Djerdjeri, né dans un petit village des Ath Smaïl, près de Boghni. Après sa mort, en 1794, succèderont successivement Ali Ben Aïssa pendant 43 ans (jusqu’en 1836), Belkacem Ou Elhafid des Babords, puis Hadj Bachir, Lalla Khedidja (la veuve d’Ali Ben Aïssa), Mohamed Ben Belkacem Nath Anane (des Ath Zmenzer), puis à partir de 1884, Sidi Hadj Amar, un des chefs de la résistance de 1857 à la conquête coloniale française. Pour succéder à Sidi Amer, réfugié à Tunis, après la défaite de 1857, les Kabyles choisissent comme maître de l’ordre Mohand Ameziane Ihaddadene de seddouk… »

Ce Mohand Ameziane plus connu sous le nom de Cheikh Aheddad, celui-là même qui, en 1871 allait mobiliser 100 000 combattants pour répondre à l’appel du bachagha Hadj Mohand Aït Mokrane (El Mokrani) lors du soulèvement contre l’ordre colonial. » … Mohand Ameziane, âgé alors de plus de 80 ans , était non seulement considéré comme le chef institutionnel de l’ordre Rahmania, mais également comme agourram supérieur… »

« … On sait  que dans les premiers temps de l’islam, c’est-à-dire en gros jusqu’à la chute des Almohades à la fin du XIIIème siècle, les Imazighen avaient tenté d’échapper aux rigueurs de l’orthodoxie musulmane par l’invention de doctrines nouvelles (Ibn Khaldoun nous apprend que les Imazighen avaient apostasié douze fois le VIème et le XIVème siècle !). Ainsi, les Kharédjites de Tihert  avaient fondé le premier Etat véritablement national ; les Ketama (de Bougie) avaient créé le troisième khalifat fatimide panislamique après celui des Omeyyades et des Abassides et fondé l’université d’El Azhar au Caire ; les Almoravides (de marabout) avaient créé un empire amazigh ; les Almohades avaient réalisé l’apogée à la fois de l’histoire et de la pensée de ce temps… »

Mammeri dit qu’au départ le mouvement Almoravide est créé pour « s’opposer aux actions de plus en plus entreprenantes de la Reconquista hispano-portugaise sur les côtes nord-africaines… ».

« … Le nom kabyle du marabout (amrabed) est une forme berbérisée du terme arabe (mrabet), lui-même doublet populaire du classique mourabit ; d’où est sorti almoravide. Mais au Maroc, il a gardé son nom originel : le marabout c’est agourram ; le terme, évidemment anté-islamique, désigne surtout un personnage doué de pouvoirs plus magiques que religieux. Il ne gère point le domaine du sacré qu’il manipule les forces supranaturelles… »

Le maraboutisme serait né dans le sud-ouest marocain : Targa Zeggaghet ou le Rio de Oro des Espagnols ou l’actuel Sahara Occidental. « …Très vite , le maraboutisme avait annexé les pouvoirs, le statut et les valeurs des anciens agourrams… ». « … A leur arrivée en Kabylie au 16ème siècle, les marabouts (presque tous les Imazighènes du Sud-Ouest marocain) trouvèrent dans la région les conditions sociologiques et culturelles semblables à celles de leur pays d’origine. A cette date, le maraboutisme a déjà accompli sa mutation en agourram… ».

« … La baraka du marabout est un pouvoir surnaturel, il opère des miracles et, pour cela, il est le lieu à la fois des espoirs et de toutes les craintes : on attend (ou on redoute) de lui autant que Dieu, parce que, quoi que marabout, il n’en est pas moins homme : il est plus proche de nos manques, de nos misères et de nos vœux… »

Hocine Ukerdis.

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La Qouba de Yemma Gouraya

Selon une récente étude, Yemma Gouraya aurait bel et bien existé. La mise en évidence de l’existence d’une qouba où repose probablement Yemma Gouraya met fin à une polémique vieille comme le temps. La légende de Gouraya fait place à l’histoire puisque son nom est mentionné dans plusieurs ouvrages inconnus chez nous.

fortgouraya03.jpgAvec les découvertes récentes de M. M.A.H, architecte de l’Ecole Supérieure d’Architecture de Paris, la Vilette, résultats de nombreuses, longues et fructueuses recherches en France, complétées par un travail au niveau du Parc National du Gouraya de Bejaia, c’est un mythe, une certitude historique qui vient de s’écrouler : contrairement à ce que l’on tenait pour définitivement établi, définitif et prouvé, le fort Gouraya n’a pas été édifié par les Espagnols au 16ème siècle ! Des preuves irréfutables recueillies dans les archives de l’armée française, notamment une carte reproduisant, d’un côté le site tel que trouvé par les Français, composé d’une qouba, d’une citerne et d’une maisonnette et de l’autre, le plan de l’actuel fort réalisé par Lemercier, bien connu à Bejaia par d’autres ouvrages militaires, ont pu être amassées par notre jeune chercheur, dont le coup de foudre pour Bejaia, ses vestiges et saints est aussi sincère que profond.

La mise en évidence de l’existence d’une qouba où repose probablement Yemma Gouraya met fin à une polémique vieille comme le temps. La légende de Gouraya fait place à l’histoire puisque son nom est mentionné dans plusieurs inconnus chez nous. Elle se situe dans la lignée des grandes héroïnes nationales qui, à chaque grande invasion, se dressent devant l’ennemi. Il y a eu la Kahina contre les Arabes, Gouraya contre les Espagnols aux côtés de Arroudj dit Barberousse, Fadhma n’Soumer contre Randon le Français… Le mythe de l’absence de tombe est ainsi levé.

Avec la destruction, par les Français en 1833 de la qouba, pour édifier le fort, c’est la tombe qui est rayée de la carte et que la mémoire collective a fini par oublier. Aujourd’hui, la superposition entre la place forte militaire et le spirituel – les pèlerinages remontent probablement à bien longtemps – est essentielle pour la bonne compréhension d’une légende qui a cessé d’en être une, dès lors qu’elle a fait une entrée fracassante dans l’histoire.

Monsieur qui nous a fait l’exclusivité de sa découverte, prépare une exposition-annonce  de l’évènement avec présentation de toutes ses preuves scientifiques pour septembre. IL nous promet d’autres surprises encore. Les mythes finissent toujours par épouser, d’une façon ou d’une autre, l’histoire expurgée des approximations de pseudo-historiens aux vérités qui ne résistent guère aux analyses sérieuses. La balle, désormais, est dans le camp des historiens, les vrais…

Mustapha Ramdani. Dépêche de Kabylie

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Prise de Bougie

Posté par Rabah Naceri le 8 décembre 2007

LA GRANDE KABYLIE

ÉTUDES HISTORIQUES

 

 

Par M. DAUMAS

colonel de spahis, directeur central des affaires arabes à Alger

 

et

M. FABAR

capitaine d’artillerie, ancien élève de l’école Polytechnique

 

 

ouvrage publié

AVEC l’AUTORISATION de M. LE MARÉCHAL DUC D’ISLY.

Gouverneur-Général de l’Algérie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

L. HACHETTE ET Cie

LIBRAIRIE DE L’UNIVERSITÉ ROYALE DE FRANCE

ALGER. – IMPRIMERIE CH. MONGINOT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

1847

Tous droits réservés.

AVANT-PROPOS

 
Ceci n’est point, à proprement parler, un livre d’histoire, mais plutôt une chronique contemporaine. 

L’histoire de l’Algérie Française ne saurait être écrite de sitôt. Elle comporte, sur les hommes et sur les faits, des jugements qui n’appartiennent qu’à l’avenir.

Pour apprécier avec sagesse tous les détails, toutes les phases de l’immense entreprise que notre pays s’est imposée sur la côte d’Afrique, il faut attendre, de la force des choses et du temps, la réalisation d’un ensemble complet, d’un état stable.

Porter dès aujourd’hui un arrêt digne de l’histoire sur les hommes qui doivent y figurer un jour, en raison de leur rôle actif dans l’occupation de l’Algérie, c’est également une tâche bien ardue, sans doute au dessus de nos forces, et que nous interdisent d’ailleurs les convenances de notre position. Ces personnages marquants sont nos chefs ou nos frères d’armes : comment pourrions-nous leur infliger le blâme? comment l’éloge, dans notre bouche, ne deviendrait-il pas suspect?

Mais, placés depuis de longues années derrière eux ou à côté d’eux, nous avons vu leurs actes, nous pouvons les conter avec autorité. Sur ce point, notre prétention s’est bornée là, et volontiers nous eussions emprunté l’épigraphe d’un beau livre : SCRIBITUR AD NAR-RANDUM.

 
D’une autre part, le contact assidu des indigènes, une participation constante à leur affaires politiques, l’étude attrayante de leurs mœurs et la possession d’un grand nombre de documents du plus haut intérêt pittoresque, nous ont permis d’entrer en quelque sorte dans le camp de nos adversaires, de contempler leur vie réelle, et d’en offrir quelques tableaux où l’inexpérience de notre touche pourrait seule faire méconnaître la richesse de la palette. 

Nous vivons dans un siècle ennemi des mystères. La politique même, incessamment percée à jour par les discussions publiques, semble abjurer sa dissimulation immémoriale. Or, parmi tous ses petits secrets, les moins utiles à garder sont assurément ceux qui concernent les indigènes de l’Algérie ; et il n’en est peut être pas dont la révélation puisse influer plus avantageusement sur la marche de nos affaires, soit en guidant des chefs nouveaux, soit en rectifiant sur bien des points l’opinion de la métropole. Toutefois, comme les règlements militaires ne nous laissaient point juges à cet égard, hâtons-nous d’abriter les remarques précédentes derrière l’autorité de M. le Maréchal duc d’Isly, qui a bien voulu permettre et même encourager cette publication dans les termes les plus bienveillants.

Nous nous sommes efforcés de planer au-dessus des tristes débats dont l’Algérie est continuellement l’objet ou le prétexte. Nous avons négligé volontairement de remuer les questions à l’ordre du jour, qui ne sont guères, en général, que des questions d’un jour.

 
D’ailleurs, si nous sommes assez heureux pour soulever le voile épais qui couvre une grande contrée de l’Algérie, aucun des doutes, aucun des différends qui se sont produits sur son compte n’embarrassera nos lecteurs ; si nous les amenons à bien voir, nous les aurons mis en état de juger sainement.Août 1847
 
 

http://aj.garcia.free.fr/grande_kabylie/avant-propos1.htm

CHAPITRE III.

OCCUPATION DE BOUGIE

Par les Français.

http://aj.garcia.free.fr/grande_kabylie/chap2-22.htm

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I. Prise de Bougie. – II. Tribus voisines. – III. Le lieutenant-colonel Duvivier. – IV. La paix ou l’évacuation. – V. Visite du maréchal Clauzel. – VI. Le commandant Salomon de Musis. – VII. Ses successeurs. 

La première phase de l’occupation française en Algérie, embrasse la conquête des principales villes du littoral. A Bougie, notre coup d’essai fut un avortement.

Le 5 août 1830, un jeune Bougiote nommé Mourad, se présenta chez M. le comte de Bourmont, comme le chef d’un parti considérable qui à la moindre démonstration des conquérants d’Alger, leur ouvrirait les portes de Bougie. Les prétentions de cet intrigant étaient le titre de caïd pour lui-même, et celui de capitaine du port en faveur d’un de ses adhérents qu’il avait amené.

On accueillit ses ouvertures, on lui fit des présents ; il reçut un diplôme avec un cachet de caïd. Enfin, escorté d’un brick de l’état qui avait mission de l’appuyer, il fit voile pour Bougie sur une embarcation frétée par le capitaine du port et par lui. Ces malheureux, en débarquant, trouvèrent les choses bien changées, ou peut-être s’étaient-ils toujours abusés sur les dispositions de leurs concitoyens. Quoi qu’il en soit, ils furent massacrés de suite, et le brick qui se tenait en rade, accueilli à coups de canon, fut obligé de regagner Alger.

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CONFLIT KABYLE:Rapport du Pr Issaad

Posté par Rabah Naceri le 29 novembre 2007

A Son Excellence
Monsieur Le Secrétaire Général des Nations Unies

Demande d’intervention des Nations Unies dans le conflit kabyle en Algérie

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Organisations signataires:

Comité Pan-Canadien

Tirrugza, Association Culturelle de Montréal

Club Amazigh Averroès de Montréal

World Amazigh Action Coalition (WAAC)

Comité Ottawa-Hull de Soutien à la Kabylie

07 février 2002
Ottawa le 07 février 2002

Votre Excellence
Monsieur Le Secrétaire Général des Nations Unies

Objet : Demande d’intervention des Nations Unies dans le conflit kabyle en Algérie.

Excellence,

Vu la gravité de la situation qui, en Algérie, secoue la Kabylie depuis le mois d’avril 2001, nous sollicitons auprès de Votre Excellence de faire tout votre possible pour que:

  • Les Nations Unies demandent la libération des vingt (20) jeunes kabyles détenus qui ont été arrêtés par des policiers en civil lors des manifestations du 06, 08 et 20 décembre 2001.
  • Les Nations Unies diligentent une commission d’enquête pour faire la lumière sur les évènements de Kabylie. Il faut noter que la commission nationale d’enquête du Professeur Issad mandatée par le Président de la République algérienne a déposé son rapport qui est accablant pour les autorités algériennes. De plus, il y est clairement indiqué que la commission n’a pas eu accès à tous les documents nécessaires.
  • Les Nations Uniesfassent pression sur les autorités algériennes pour arrêter et déférer devant la justice tous les auteurs, les responsables et les commanditaires avérés des assassinats et blessures des citoyens. Depuis avril 2001, les autorités algériennes ont tué par balles une centaine de jeunes manifestants kabyles et blessé près de deux milles, dont la plupart handicapés à vie.
  • Les Nations Unies fassent pression sur les autorités algériennes pour la satisfaction pleine et entière de la plate forme de revendications d’El-Kseur, une des principales revendications du mouvement citoyen de Kabylie.

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Incendie de la Kabylie-Bougie (Guy de Maupassant)

Posté par Rabah Naceri le 29 novembre 2007

L’INCENDIE DE LA KABYLIE – BOUGIE

récit de voyage de Guy de Maupassant

ce texte nous a été transmis par France LEON

(Remarque: par respect à l’auteur de l’article, je n’ai pas voulu corriger la moindre faute d’orthographe. Le lecteur voudra bien en tenir compte)

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Grande comme un royaume d’Europe, l’Algérie est formée de régions très diverses, habitées par des populations essentiellement différentes. Voilà ce qu’aucun gouvernement n’a paru comprendre jusqu’ici.

Il faut une connaissance approfondie de chaque contrée pour prétendre la gouverner, car chacune a besoin de lois, de règlements, de dispositions et de précautions totalement opposés. Or, le gouverneur, quel qu’il soit, ignore fatalement et absolument toutes ces questions de détails et de moeurs; il ne peut donc que s’en rapporter aux administrateurs qui le représentent.

Quels sont ces administrateurs? Des colons? Des gens élevés dans le pays, au courant de tous ses besoins? Nullement! Ce sont simplement les petits jeunes gens venus de Paris à la suite du vice-roi.

Voilà donc un de ces jeunes ignorants administrant cinquante ou cent mille hommes. Il fait sottise sur sottise et ruine le pays. C’est naturel.

Il existe des exceptions. Parfois le délégué tout-puissant du gouverneur travaille, cherche à s’instruire et à comprendre. Il lui faudrait dix ans pour se mettre un peu au courant. Au bout de six mois, on le change. On l’envoie, pour des raisons de famille, de convenances personnelles ou autres, de la frontière de Tunis à la frontière du Maroc; et là il se remet aussitôt à administrer avec les mêmes moyens qu’il employait là-bas, confiant dans son commencement d’expérience, appliquant à ces populations essentiellement différentes les mêmes règlements et les mêmes procédés.

Ce n’est donc pas un bon gouverneur qu’il faut avant tout, mais un bon entourage du gouverneur.

On a tenté, pour remédier à ce déplorable état de choses, à ces désastreuses coutumes, de créer une école d’administration, où les principes élémentaires, indispensables pour conduire ce pays, seraient inculqués à toute une classe de jeunes gens. On échoua. L’entourage de M. Albert Grévy fit avorter ce projet. Le favoritisme, encore une fois, eut la victoire.

Le personnel des administrateurs est donc recruté de la plus singulière façon. On y trouve aussi, il est vrai, quelques hommes intelligents et travailleurs. Enfin le gouvernement à court de candidats capables fait des avances aux anciens officiers des bureaux arabes. Ceux-là connaissent au moins fort bien les indigènes; mais il est difficile d’admettre que leur changement de costume ait changé immédiatement leurs principes d’administration; et il ne faut pas alors les chasser avec fureur quand ils portent l’uniforme, pour les reprendre aussitôt qu’ils ont revêtu la redingote.

Puisque je me suis laissé aller à toucher à ce sujet difficile de l’administration de l’Algérie, je veux dire encore quelques mots d’une question capitale dont la solution devrait être rapide; c’est la question des grands chefs indigènes, qui sont en réalité les seuls administrateurs, les administrateurs tout-puissants de toute la partie de notre colonie comprise entre le Tell et le désert. Au début de l’occupation française, on a investi, sous le titre d’Aghas ou de Bach-Aghas, les chefs qui offraient le plus de garanties de fidélité, d’une autorité fort étendue sur les tribus de toute une partie du territoire. Notre action aurait été impuissante; nous y avons substitué celle des chefs arabes gagnés à notre cause, en nous résignant d’avance aux trahisons possibles; et elles furent assez fréquentes. La mesure était sage, politique; elle a donné, en somme, d’excellents résultats. Certains Aghas nous ont rendu des services considérables, et, grâce à eux, la vie de plusieurs milliers peut-être de soldats français a été épargnée.

Mais de ce qu’une mesure a été excellente a un moment donné, il ne s’ensuit pas qu’elle demeure parfaite, malgré toutes les modifications que le temps apporte dans un pays en voie de colonisation.

Aujourd’hui, la présence parmi les tribus de ces potentats, seuls respectés, seuls obéis, est une cause de danger permanent pour nous, et un obstacle insurmontable à la civilisation des Arabes. Cependant le parti militaire semble défendre énergiquement le système des chefs indigènes contre les tendances à les supprimer du parti civil.

je ne pourrais traiter cette grave question; mais il suffit d’accomplir l’excursion que j’ai faite dans les tribus pour apercevoir clairement les énormes inconvénients de la situation actuelle. je veux simplement citer quelques faits. C’est presque uniquement à l’agha de Saïda qu’est due la longue résistance de Bou-Amama.

Dans le début de l’insurrection, cet agha allait rejoindre la colonne française avec ses goums. Il rencontra en route les Trafis, mandés dans la même intention, et il se joignit à eux.

Mais l’agha de Saïda est chargé de dettes qu’il ne peut payer. Or, l’idée lui vint sans doute, pendant la nuit, de faire une razzia, car, réunissant son goum, il se précipita sur les Trafis. Ceux-ci, battus dans la première attaque, reprirent l’avantage; et l’agha de Saïda fut contraint de fuir avec ses hommes.

Or, comme l’agha de Saïda est notre allié, notre ami, notre lieutenant, comme il représente l’autorité française, les Trafis se persuadèrent que nous avions la main dans l’affaire; et, au lieu de rejoindre le camp français, ils firent défection et allèrent immédiatement trouver Bou-Amama qu’ils ne quittèrent plus et dont ils constituèrent la principale force.

L’exemple est caractéristique, n’est-ce pas? Et l’agha de Saïda est resté notre fidèle ami. Il marche sous nos drapeaux !

On cite, d’un autre côté, un célèbre agha que nos chefs militaires traitent avec la plus grande considération, parce que son influence est considérable, prédominante sur un grand nombre de tribus. Tantôt il nous aide, tantôt il nous trahit, selon son avantage. Allié ouvertement aux Français, dont il tient son autorité, il favorise secrètement toutes les insurrections. Il est vrai de dire qu’il lâche indifféremment l’un ou l’autre parti sitôt qu’il s’agit de piller.

Après avoir pris une part indéniable à l’assassinat du colonel Beauprêtre, le voici aujourd’hui qui marche avec nous. Mais on le soupçonne fortement d’avoir participé à beaucoup des mécomptes que nous avons subis. Notre inébranlable allié, l’agha de Frenda, nous a maintes fois prévenus du double jeu de ce potentat. Nous avons fermé l’oreille, parce qu’il rend à l’autorité militaire des services intéressés, quitte à en rendre d’autres à nos ennemis. Cette situation particulière, la protection ouverte dont nous couvrons ce chef, lui assure l’impunité pour une multitude de forfaits qu’il commet journellement.

Voici ce qui se passe.

Les Arabes, par toute l’Algérie, se volent les uns les autres. Il n’est point de nuit où on ne nous signale vingt chameaux volés à droite, cent moutons à gauche, des bœufs enlevés auprès de Biskra, des chevaux auprès de Djelfa. Les voleurs restent toujours introuvables. Et pourtant il n’est pas un officier de bureau arabe qui ignore où va le bétail volé! Il va chez cet agha qui sert de recéleur à tous les bandits du désert. Les bêtes enlevées sont mêlées à ses immenses troupeaux; il en garde une partie pour prix de sa complaisance, et rend les autres au bout d’un certain temps, lorsque le danger de poursuites est passé. Personne, dans le Sud, n’ignore cette situation.

Mais on a besoin de cet homme à qui on a laissé prendre une immense influence, augmentée chaque jour par l’aide qu’il donne à tous les maraudeurs; et on ferme les yeux. Aussi ce chef est-il incalculablement riche, tandis que l’agha de Djelfa, par exemple, s’est en partie ruiné à servir les intérêts de la colonisation, en créant des fermes, en défrichant, etc. Maintenant, en dehors de cet ordre de faits une foule d’autres inconvénients plus graves encore résultent de la présence dans les tribus de ces potentats indigènes. Pour bien s’en rendre compte, il faut avoir une notion exacte de l’Algérie actuelle.

Le territoire et la population de notre colonie sont divisés d’une façon très nette. Il y a d’abord les villes du littoral, qui n’ont guère plus de relations avec l’intérieur de l’Algérie que n’en ont les villes de France elles-mêmes avec cette colonie. Les habitants des villes algériennes de la côte sont essentiellement sédentaires; ils ne font que ressentir le contrecoup des événements qui se passent dans l’intérieur, mais leur action sur le territoire arabe est nulle absolument.

La seconde zone, le Tell, est en partie occupée par les colons européens. Or, le colon ne voit dans l’Arabe que l’ennemi à qui il faut disputer la terre. Il le hait instinctivement, le poursuit sans cesse et le dépouille quand il peut. L’Arabe le lui rend. L’hostilité guerroyante des Arabes et des colons empêche donc que ces derniers aient aucune action civilisatrice sur les premiers. Dans cette région, il n’y a encore que demi-mal. L’élément européen tendant sans cesse à éliminer l’élément indigène, il ne faudra pas une période de temps bien longue pour que l’Arabe, ruiné ou dépossédé, se réfugie plus au sud.

Or, il est indispensable que ces voisins vaincus restent toujours tranquilles. Pour cela, il faut que notre autorité s’exerce chez eux à tous les instants, que notre action soit incessante, et surtout que notre influence prédomine.

Que se passe-t-il aujourd’hui? Les tribus, égrenées sur un immense espace de pays, ne reçoivent jamais la visite d’Européens. Seuls, les officiers des bureaux font de temps en temps une tournée d’inspection, et se contentent de demander aux caïds ce qui se passe dans la tribu. Mais le caïd est placé sous l’autorité du chef indigène, l’agha ou le bach-agha. Si ce chef est de grande tente, d’une illustre famille respectée au désert, son influence alors est illimitée. Tous les caïds lui obéissent comme ils auraient fait avant l’occupation française; et rien de ce qui se passe ne parvient jamais à la connaissance de l’autorité militaire. La tribu est alors un monde fermé par le respect et la crainte de l’agha qui, continuant les traditions de ses ancêtres, exerce des exactions de toutes sortes sur les Arabes ses sujets. Il est maître, se fait donner ce qui lui plaît, tantôt cent moutons, tantôt deux cents, se comporte enfin comme un petit tyran; et, comme il tient de nous son autorité, c’est la continuation de l’ancien régime arabe sous le gouvernement français, le vol hiérarchique, etc., sans compter que nous ne sommes rien, et que nous ignorons tout à fait l’état du pays. C’est uniquement à cette situation que nous devons le peu de soupçons que nous avons toujours des révoltes, jusqu’au moment où elles éclatent.

Donc, la présence des grands chefs indigènes recule indéfiniment l’influence réelle et directe de l’autorité française sur les tribus, qui restent pour nous un monde fermé. Le remède? Le voici. Presque tous ces chefs, sauf deux ou trois, ont besoin d’argent. Il faut leur donner dix, vingt, trente mille livres de rente en raison de leur influence et des services qu’ils nous ont rendus jadis, et les contraindre à vivre soit à Alger, soit dans une autre ville du littoral.

Certains militaires prétendent qu’une insurrection suivrait cette mesure. Ils ont leurs raisons… connues. D’autres officiers, vivant dans l’intérieur, affirment au contraire que ce serait l’apaisement. Ce n’est pas tout. Il faudrait remplacer ces hommes par des fonctionnaires civils, vivant constamment dans les tribus et exerçant sur les caïds une autorité directe. De cette façon, la civilisation, peu à peu, pourrait pénétrer dans ces contrées, une fois ce grand obstacle écarté. Mais les réformes utiles sont longues à venir, en Algérie comme en France. J’ai eu, en traversant la Kabylie, une preuve de la complète impuissance de notre action même dans les tribus qui vivent au milieu des Européens.

J’allais vers la mer, en suivant la longue vallée qui conduit de Beni-Mansour à Bougie. Devant nous, au loin, un nuage épais et singulier fermait l’horizon. Sur nos têtes le ciel était de ce bleu laiteux, qu’il prend l’été, dans ces chaudes contrées; mais, là-bas, une nuée brune à reflets jaunes, qui ne semblait être ni un orage, ni un brouillard, ni une de ces épaisses tempêtes de sable qui passent avec la furie d’un ouragan, ensevelissait dans son ombre grise le pays entier. Cette nuée opaque, lourde, presque noire à son pied et plus légère dans les hauteurs du ciel, barrait, comme un mur, la large vallée. Puis, on crut tout à coup sentir dans l’air immobile une vague odeur de bois brûlé. Mais quel incendie géant aurait pu produire cette montagne de fumée? C’était de la fumée en effet.

Toutes les forêts kabyles avaient pris feu. Bientôt on entra dans ces demi-ténèbres suffocantes. On ne voyait plus rien à cent mètres devant soi. Les chevaux soufflaient fortement. Le soir semblait venu; et une brise insensible, une de ces brises lentes qui remuent à peine les feuilles, poussait vers la mer cette nuit flottante. On attendit deux heures dans un village pour avoir des nouvelles: puis notre petite voiture se remit en route, alors que la vraie nuit s’était, à son tour, étendue sur la terre. Une lueur confuse, lointaine encore, éclairait le ciel comme un météore. Elle grandissait, grandissait, se dressait devant l’horizon, plutôt sanglante que brillante. Mais soudain, à un brusque détour de la vallée, je me crus en face d’une ville immense, illuminée. C’était une montagne entière, brûlée déjà, avec toutes les broussailles refroidies, tandis que les troncs des chênes et des oliviers restaient incandescents, charbons énormes, debout par milliers, ne fumant déjà plus, mais pareils à des foules de lumières colossales, alignées ou éparses, figurant des boulevards démesurés, des places, des rues tortueuses, le hasard, l’emmêlement ou l’ordre qu’on remarque quand on voit de loin une cité éclairée dans la nuit. A mesure qu’on allait, on se rapprochait du grand foyer, et la clarté devenait éclatante. Pendant cette seule journée la flamme avait parcouru vingt kilomètres de bois.

Quand je découvris la ligne embrasée, je demeurai épouvanté et ravi devant le plus terrible et le plus saisissant spectacle que j’aie encore vu. L’incendie, comme un flot, marchait sur une largeur incalculable. Il rasait le pays, avançait sans cesse, et très vite. Les broussailles flambaient, s’éteignaient. Pareils à des torches, les grands arbres brûlaient lentement, agitant de hauts panaches de feu, tandis que la courte flamme des taillis galopait en avant. Toute la nuit nous avons suivi le monstrueux brasier. Au jour levant nous atteignions la mer.

Enfermé par une ceinture de montagnes bizarres, aux crêtes dentelées, étranges et charmantes, aux flancs boisés, le golfe de Bougie, bleu d’un bleu crémeux et clair cependant, d’une incroyable transparence, s’arrondit sous le ciel d’azur, d’un azur immuable qu’on dirait figé. Au bout de la côte, à gauche, sur la pente rapide du mont, dans une nappe de verdure, la ville dégringole vers la mer comme un ruisseau de maisons blanches. Elle donne, quand on y pénètre, l’impression d’une de ces mignonnes et invraisemblables cités d’opéra dont on rêve parfois en des hallucinations de pays invraisemblables. Elle a des maisons mauresques, des maisons françaises et des ruines partout, de ces ruines qu’on voit au premier plan des décors, en face d’un palais de carton. En arrivant, debout près de la mer, sur le quai où abordent les transatlantiques, où sont attachés ces bateaux pêcheurs de là-bas, dont la voile a l’air d’une aile, au milieu d’un vrai paysage de féerie, on rencontre un débris si magnifique qu’il ne semble pas naturel. C’est la vieille porte Sarrasine, envahie de lierre. Et dans les bois montueux autour de la cité, partout des ruines, des pans de murailles romaines, des morceaux de monuments sarrasins, des restes de constructions arabes.

Le jour s’écoula, tranquille et brûlant, puis la nuit vint. Alors on eut tout autour du golfe une vision surprenante A mesure que les ombres s’épaississaient, une autre lueur que celle du jour envahissait l’horizon. L’incendie, comme une armée assiégeante, enfermait la ville, se resserrait autour d’elle. Des foyers nouveaux, allumés par les Kabyles, apparaissaient coup sur coup, reflétés merveilleusement dans les eaux calmes du vaste bassin qu’entouraient les côtes embrasées. Le feu, tantôt avait l’air d’une guirlande de lanternes vénitiennes, d’un serpent aux anneaux de flamme se tordant et rampant sur les ondulations de la montagne, tantôt il jaillissait comme une éruption de volcan, avec un centre éclatant et un immense panache de fumée rouge, selon qu’il consumait des étendues plantées de taillis ou des bois de haute futaie. Je demeurai six jours dans ce pays flambant, puis je partis par cette route incomparable qui contourne le golfe et va le long des monts, dominée par des forêts, dominant d’autres forêts et des sables sans fin, des sables d’or que baignent les flots tranquilles de la Méditerranée. Tantôt l’incendie atteignait le chemin. Il fallait sauter de voiture pour écarter les arbres ardents tombés devant nous; tantôt nous allions, au galop des quatre chevaux, entre deux vagues de feu, l’une descendant au fond d’un ravin où coulait un gros torrent, l’autre escaladant jusqu’aux sommets, et rongeant la montagne dont elle mettait à nu la peau roussie. Des côtes incendiées, éteintes et refroidies, semblaient couvertes d’un voile noir, d’un voile de deuil. Parfois nous traversions des contrées encore intactes. Les colons, inquiets, debout sur leurs portes, nous demandaient des nouvelles du feu, comme on s’informait en France, au moment de la guerre allemande, de la marche de l’ennemi.

On apercevait des chacals, des hyènes, des renards, des lièvres, cent animaux différents, fuyant devant le fléau, affolés par l’épouvante de la flamme. Au détour d’un vallon, je vis soudain les cinq fils télégraphiques si chargés d’hirondelles qu’ils ployaient étrangement, formant ainsi, entre chaque poteau, cinq guirlandes d’oiseaux. Mais le cocher fit claquer son grand fouet. Un nuage de bêtes s’envola, s’éparpilla dans l’air; et les gros fils de fer, soulagés tout à coup, bondirent, se détendant comme la corde d’un arc. Ils palpitèrent longtemps encore, agités de longues vibrations qui se calmaient peu à peu.

Mais bientôt nous pénétrâmes dans les gorges du Chabet-el-Akhra. Laissant la mer à gauche, on entre dans la montagne entrouverte. Ce passage est un des plus grandioses qu’on puisse voir. La coupure souvent se rétrécit; des pics de granit, nus, rougeâtres, bruns ou bleus, se rapprochent, ne laissant à leur pied qu’un mince passage pour l’eau; et la route n’est plus qu’une étroite corniche taillée dans le roc même, au-dessus du torrent qui roule. L’aspect de cette gorge aride, sauvage et superbe change à tout instant. Les deux murailles qui l’enferment s’élèvent parfois à près de deux mille mètres; et le soleil ne peut pénétrer au fond de ce puits que juste au moment où il passe au-dessus. A l’entrée, de l’autre côté, on arrive au village de Kherrata. Les habitants depuis huit jours regardaient la fumée noire de l’incendie sortir du sombre défilé comme d’une gigantesque cheminée.

Le gouvernement de l’Algérie a prétendu après coup que ce désastre, qu’il aurait pu facilement empêcher avec un peu de prévoyance et d’énergie, ne venait pas des Kabyles. On a dit aussi que les forêts brûlées ne contenaient pas plus de cinquante mille hectares.

Voici d’abord une dépêche du sous-préfet de Philippeville :

« J’ai été informé de Jemmapes par maire et administrateur que toutes les concessions forestières sont anéanties et que le jeu a ravagé tous les douars de la commune mixte, les villages de Gastau, Aïn-Cherchar, le Djendel ont été menacés. A Philippeville, tous les massifs boisés ont brûlé. Stora, Saint-Antoine, Valée, Damrémont, ont failli devenir la proie des flammes. A El-Arrouch, peu de dégâts en dehors de cinq cents hectares brûlés dans les douars des Oulad-Messaoud, Hazabra et El-Ghedir. A Saint-Charles, six cents hectares brûlés environ entre l’Oued-Deb et l’Oued-Goudi, et huit cents hectares au nord-est et au sud-est. Fourrages et gourbis détruits. A Collo mixte et Attia, le feu a tout ravagé. Les concessions Teissier, Lesseps, Levat, Lefebvre, Sider, Bessin, etc., sont détruites en tout ou partie. Plus quarante mille hectares de bois domaniaux. Des fermes, des maisons du Zériban ont été dévorées par les flammes. On compte de nombreuses victimes humaines. Ce matin, nous avons enterré trois zouaves morts victimes de leur dévouement près de Valée. Les dégâts sont incalculables et ne peuvent être évalués même approximativement. Le danger a disparu en grande partie par suite de la destruction de tous les bois. Le vent a aussi changé de direction, et je pense qu’on se rendra maître des derniers foyers, notamment dans les propriétés Besson, de Collo, et à l’Estaya près Robertville. J’ai envoyé hier cent cinquante hommes de troupes à Collo, en réquisitionnant un transatlantique de passage. »

Ajoutons à cela les incendies des forêts du Zeramna, du Fil-Fila, du Fendeck, etc. M. Bisern, adjudicataire pour quatorze années des forêts d’El-Milia, a écrit ceci :

« Mon personnel a fait preuve de la plus grande énergie. il s’est exposé très gravement, et par deux fois nous avons pu nous rendre maîtres du feu. C’est en pure perte. Pendant que nous le combattions d’un côté, les Arabes le rallumaient d’un autre, et dans plusieurs endroits différents. « 

Voici une lettre d’un propriétaire :

« J’ai l’honneur de vous signaler que, vers le milieu de la nuit de dimanche à lundi, mon fermier Ripeyre, de garde sur ma propriété sise au-dessus du champ de manoeuvre, a vu quatre tentatives d’incendie: dans le terrain communal, à quelques centaines de mètres de ma propriété, une autre au-dessus de Damrémont, et la quatrième au-dessus de Valée. Le vent ayant manqué, le feu n’a pu se propager. Voici une dépêche de Djidjelli: Djidjelli, 23 août, 3 h. 16 du soir. Le feu ravage la concession forestière des Reni-Amram, appartenant à M. Carpentier Edouard, de Djidjelli. La nuit dernière, il a été allumé en vingt endroits différents; un cantonnier, arrivant de la mine de Cavalho, a vu distinctement tous les foyers. Ce matin, presque sous les yeux du caïd Amar-ben-Habilès, de la tribu des Reni-Foughal, le feu a été mis au canton de Mezrech; et un quart d’heure après il prenait sur un autre point du même canton, en sens contraire du vent. Enfin, au même instant, à quatre cents pas du groupe formé par le caïd et une cinquantaine d’Arabes de sa tribu, toujours à l’opposé de la direction du vent, un nouveau foyer d’incendie éclatait. Il est donc de toute évidence que le feu est mis par les populations indigènes, et en exécution d’un mot d’ordre donné. J’ajouterai que, ayant moi-même passé six jours au milieu du pays incendié, j’ai vu, de mes yeux vu, en une seule nuit, le feu jaillir simultanément sur huit points différents, au milieu des bois, à dix kilomètres de toute demeure. »

Il est certain que si nous exercions une surveillance active dans ‘les tribus, ces désastres, qui se reproduisent tous les quatre ou cinq ans, n’auraient point lieu. Le gouvernement croit avoir fait ce qu’il faut quand il a renouvelé, à l’approche des grandes chaleurs, les instructions concernant l’établissement des postes-vigies institués par l’article 4 de la loi du 17 juillet 1874.

Cet article est ainsi conçu: Les populations indigènes, dans les régions forestières, seront, pendant la période du 1er juillet au 1er novembre, astreintes, sous les pénalités édictées à l’article 8, à un service de surveillance, qui sera réglé par le gouverneur général. On soupçonne les indigènes de vouloir incendier les forêts… et on les leur confie à garder! N’est-ce pas d’une naïveté monumentale?

Cet article sans doute a été ponctuellement exécuté. Chaque indigène était à son poste… Seulement… il a mis le feu.

Un autre article, il est vrai, prescrit une surveillance spéciale exercée par un officier désigné chaque année par le gouverneur général. Cet article ne reçoit jamais ou presque jamais d’exécution. Ajoutons que l’administration forestière, la plus tracassière peut-être des administrations algériennes, fait en général tout ce qu’il faut pour exaspérer les indigènes. Enfin, pour résumer la question de la colonisation, le gouvernement, afin de favoriser l’établissement des Européens, emploie vis-à-vis des Arabes, des moyens absolument iniques. Comment les colons ne suivraient-ils pas un exemple qui concorde si bien avec leurs intérêts? Il faut constater cependant que, depuis quelques années, des hommes fort capables, très experts dans toutes les questions de culture, semblent avoir fait entrer la colonie dans une voie sensiblement meilleure.

L’Algérie devient productive sous les efforts des derniers venus. La population qui se forme ne travaille plus seulement pour des intérêts personnels, mais aussi pour les intérêts français. Il est certain que la terre, entre les mains de ces hommes, donnera ce qu’elle n’aurait jamais donné entre les mains des Arabes; il est certain aussi que la population primitive disparaîtra peu à peu ; il est indubitable que cette disparition sera fort utile à l’Algérie, mais il est révoltant qu’elle ait lieu dans les conditions où elle s’accomplit.

Guy de Maupassant

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