Résultats de votre recherche

Du mythe de l’isolat Kabyle

Posté par Rabah Naceri le 6 juin 2008

Cahiers d’Etudes Africaines

Etude et essais

par Nedjma Abdelfettah Lalmi

Du mythe de l’isolat kabyle

Résumé

Ce que Charles-Robert Ageron a appelé le « mythe kabyle » n’a pas inventé la singularité kabyle. Il s’en est saisi et l’a fortement réinterprétée. Les besoins idéologiques avérés de la colonisation française ne sont pas seuls en cause. Les « spécialistes » de la Kabylie ont utilisé les grilles de lecture dominantes au xixe siècle, qui regardaient les pays de montagne européens ou autres comme des isolats coupés des voies de la grande Histoire. Entre instrumentalisation consciente et sorte d’ingénuité, les éléments confortant ce modèle ont fait corps et se sont constitués en savoir clos et indiscutable. L’idée-force de ce savoir est que la Kabylie, demeurée sans liens avec les États et les cités, s’est organisée en univers autonome et fermé depuis des temps immémoriaux. Tout effort d’historicisation semble alors vain, particulièrement pour les périodes antérieures à la régence ottomane. Cette vision de la Kabylie est confortée par les études sur les villes souvent envisagées en rupture avec leurs arrière-pays, comme des implants d’origine toujours allochtone, image dans laquelle « l’idéologie citadine », qui se refuse à tout lien avec l’autochtonie, la fait refluer vers le monde rural, surtout montagnard. Partant d’une interrogation sur l’inscription territoriale de la Kabylie dans une histoire de la longue durée, nous essayons de montrer que les découpages motivés idéologiquement dans le passé et dans le présent, ou résultant des effets pervers de démarches savantes visant à isoler leur objet dans sa pureté maximale, ont rendu illisible le processus historique de sa formation.

___________________ 

Abordant la montagne méditerranéenne, Fernand Braudel (1990 : 39-46) la décrit comme « le refuge des libertés, des démocraties et des “républiques” paysannes [où] la vie des bas pays et des villes pénètre mal… [et] s’infiltre au compte-gouttes ». Il la voit qui « repousse la grande histoire, ses charges aussi bien que ses bénéfices ». Il y lit plus particulièrement une « géographie religieuse à part des univers montagneux, constamment à prendre, à conquérir, à reconquérir ». Mais aussitôt Braudel s’empresse de nuancer ce tableau : « Toutefois la vie se charge, écrit-il, de mêler indéfiniment l’humanité des hauteurs à celle des bas pays. Il n’y a pas, en Méditerranée, de ces montagnes cadenassées […] qui, n’ayant point de communications avec le rez-de-chaussée, doivent se constituer comme autant de mondes autonomes […]. La montagne méditerranéenne s’ouvre aux routes et l’on marche sur ces routes, si escarpées, sinueuses et défoncées qu’elles soient ; elles sont une route de prolongement de la plaine et de sa puissance à travers les hauts pays […]. La vie méditerranéenne est si puissante, en effet, qu’elle fait éclater en de multiples points, les obstacles du relief hostile. »

Comme en écho à ces propos, Jacques-Jawhar Vignet-Zunz (1994 : 201), dans un article sur la production de fukahâ1 dans les montagnes du Rif marocain, commence par mettre en exergue son expérience de terrain dans l’Algérie voisine et une des premières leçons qu’il y reçoit « entre science et politique », à savoir que « la campagne n’est pas un isolat, [qu’] il y a sans cesse des mouvements de retour, qui maintiennent entrouverte la porte entre monde paysan – ou villageois, ou rural, ou tribal même, comme on voudra – et le monde citadin », avant d’expliquer à quel point cela a constitué pour lui, en tant qu’ethnologue « tenté de construire l’identité de l’autre à coups de spécificités et d’irréductibilités, privilégiant la distinction sur la médiation […] un complet renversement de perspective ».

Mais ce renversement en est-il un seulement pour l’ethnologue ou le sociologue travaillant sur le terrain spécifique du citadin ou du rural sur un plan synchronique ? Ne l’est-il pas encore davantage pour l’historien de la rive sud de la Méditerranée ? La brève phrase de Vignet-Zunz (1994) lancée en hommage ou en clin d’œil à l’historien défunt algérien Abderrahim Taleb-Bendiab, « ce n’est pas seulement un phénomène contemporain », appelle une révolution dans les regards sur la relation entre les cités et leurs arrière-pays dans une histoire de la longue durée.

C’est que le consensus, pour tacite qu’il soit, est néanmoins bien enraciné au Maghreb, entre monde savant et monde du commun, sur le caractère fort des frontières entre citadin et rural, montagne et plaine, et encore plus entre montagne et ville, si fort qu’« une barrière sociale, culturelle, s’élève ainsi qui essaie de remplacer la barrière imparfaite de la géographie sans cesse franchie, celle-ci et de mille façons diverses » (Braudel 1990 : 51). Dans certains cas, la barrière est vraiment perçue, présentée ou vécue comme une barrière ethnique.

Il suffit, pour se rendre compte de cette culturalisation ou de cette ethnicisation de la frontière, de regarder comment depuis le xixe siècle au moins s’égrènent à répétition les catégories « Turcs, Arabes, Maures, Juifs » des villes et « Berbères » des montagnes, comme des mondes irrémédiablement irréductibles, liés à des notions de « races » différentes, ou au moins d’« origines » distinctes des populations qui les occupent. Dans la notion de « hadri, beldi » ou autres catégories chères aux élites citadines maghrébines (Sidi Boumédiène 1998 : 25-38)2, l’excellence qui génère l’aptitude à l’urbanité ou, à l’inverse, l’aptitude à l’urbanité qui génère l’excellence est forcément fondée sur l’affirmation d’une origine ethnique allochtone de ses acteurs3. Les spécialistes du monde urbain épousent le plus souvent ce regard, notamment lorsqu’ils sont eux-mêmes originaires des médinas, perpétuant une vision orientalisante, qui donnerait plus de « noblesse » à l’objet « ville maghrébine ».

De leur côté, ceux qui s’intéressent aux « mondes berbères » ou les ruralistes de façon générale ne démentent nullement ce partage commode des territoires qui permet « d’isoler » plus facilement son objet. Quant aux élites berbères contemporaines, elles peuvent, elles aussi, trouver leur compte dans cette vision qui conforte un aussi grand désir « d’insularisation », de distinction radicale, que celui des élites citadines ; cela quitte à sacrifier « l’excellence » pour « l’authenticité » ou à fonder l’excellence sur des notions comme le « nif » ou sens de l’honneur, qui à son tour ne trouverait pas sa place dans le cadre citadin4.

Il résulte de l’interaction entre ces visions, une distribution et une orientation des notions d’ouverture et d’enfermement ou d’isolement, qui ne manquent pas de dogmatisme. L’ouverture n’est qu’exceptionnellement envisagée dans le rapport de l’urbain vers le rural ou inversement, mais seulement comme mettant en rapport l’interurbain, les cités prestigieuses entre elles, ou l’urbain avec différentes échelles de l’universel (telle cité historique avec le nord de la Méditerranée, avec l’Orient, etc.).

Pour mesurer les effets du renversement suggéré par Vignet-Zunz, l’exemple de la Kabylie, qu’on pourrait a priori voir comme cas extrême, nous a semblé des plus pertinents. Ayant travaillé au milieu des années 1990 sur la notion de « conflit de mémoire » dans la ville de Béjaïa (la « madînat at-târîkh »5 algérienne) entre citadins réputés « arabes » et néo-citadins réputés « berbères de Kabylie », et sur leurs usages de catégories issues de l’Histoire dans la négociation de leurs identités dans la ville (Abdelfettah Lalmi : 2000), nous nous trouvons particulièrement fondée à tenter de « tordre le cou aux évidences », selon le mot de Pierre Bourdieu.

Mais où se trouve la Kabylie ?

La Kabylie terre de l’oralité, de la tiédeur religieuse, de l’absence séculaire de liens avec un État quelconque, des républiques villageoises, du droit coutumier et des célèbres assemblées démocratiques, de l’exhérédation des femmes, cet isolat qui aurait sauvé sa pureté originelle, cette terre si familière, où se trouve-t-elle ?

En posant cette question, il s’agit moins pour nous de sacrifier à des conventions pédagogiques, que de tenter de mettre le doigt sur les effets d’une illusion de connaître produite par un apparent surinvestissement6 de la Kabylie par les sciences humaines et essentiellement par l’ethnologie7. Les biais causés par cette impression de familiarité qui dispense de questions apparemment trop élémentaires, sont d’autant plus renforcés que de nombreux travaux portant sur cette région de l’Algérie s’appuient sur des documents de seconde main, et de nombreux auteurs peuvent avoir une fréquentation très sommaire du terrain.

Le problème de la définition du territoire kabyle, de ce qui est entendu physiquement par la Kabylie, ne se pose pas seulement pour le chercheur. La question a autant de réalité pour l’observateur extérieur que pour le regard inter-kabyle. Nous n’en voulons pour preuve que la surprise face à l’arrivée au devant de la scène, lors de ce qui a été appelé « le printemps noir »8, de sous-régions, dont le mouvement de revendication identitaire de Kabylie avait fait son deuil, les considérant comme perdues pour la cause berbère9.

C’est que la Kabylie n’a jamais constitué, en tant que telle, un territoire clairement défini, sauf pendant la guerre d’indépendance nationale algérienne (1954-1962). Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est en effet seulement durant cette période, que le fln/aln a donné corps pour la première fois à un territoire administratif kabyle (la wilaya 3). Une fois au pouvoir, au lendemain de l’indépendance, il enterrera ce découpage, la cohésion escomptée dans le combat anti-colonial (aussi bien en Kabylie que dans les autres régions du pays), devenant une source d’inquiétude pour le jeune État national.

Autre paradoxe, tout au long des 132 ans de colonisation française (1830-1962), si le projet d’un département kabyle a bien été envisagé, le passage à l’acte n’a jamais eu lieu, et pour cause. Le découpage et même le morcellement de la Kabylie obéissaient à des nécessités politiques évidentes : jusqu’en 1865, longtemps après la prise d’Alger (1830) et celle de Béjaïa (ex-Bougie, 1833), on pouvait encore recenser des expéditions visant à une pacification effective de la Kabylie. Après cela et au bout d’une bien courte récréation, le pays s’embrasait de nouveau au moment de la célèbre insurrection de 1871. Mythe kabyle (Ageron 1960, 1973, 1976 ; Mahé 2001 ; Kaddache 1972 ; Hachi 1983) ou pas, c’est le choix d’une politique pragmatique de dispersion des forces et de déstructuration qui a primé.

Si le découpage en deux ensembles, Grande et Petite Kabylie, ou Haute et Basse Kabylie, date de cette époque où deux arrondissements sont créés autour de la nouvelle ville de Tizi Ouzou au nord et de la ville historique de Béjaïa au nord-est de l’Algérie, il faut bien voir qu’il ne constitue qu’un perfectionnement d’un système de quadrillage préexistant et qu’il se fait dans une certaine continuité avec l’héritage ottoman. Sous le règne ottoman, les régions correspondant à la Kabylie du Djurdjura et à la Kabylie maritime en plus de la ville de Béjaïa relèvent du dey d’Alger, alors que la Kabylie de la Soummam, des Babors, des Bibans et du Guergour relèvent du bey de Constantine.

Le retour à des configurations plus anciennes10 pourrait bien nous montrer ce que l’occultation d’une histoire de la longue durée peut empêcher de voir. Pour l’instant, il nous faut rappeler que le remodelage en cours depuis la deuxième moitié du xixe siècle, motivé par un souci d’efficacité administrative, n’en invoque pas moins des arguments de type culturel ou naturel : communauté du relief montagneux, de la pratique de la langue berbère, de la sédentarité, de l’existence d’une organisation municipale traditionnelle et d’un droit coutumier distinct du droit musulman, etc.

La confusion n’en règne pas moins et n’empêche pas que le souci de la définition de la Kabylie « proprement dite »11 taraude les observateurs du xixe et même du xxe siècle. En 1882, Émile Masqueray (1882 : 206-261), par exemple, s’émeut de la propension à la réduction de la Kabylie. Invitant à relire Carette, il rappelle que « l’on a tendance à restreindre aujourd’hui le sens de “Kabylie” au massif du Djurdjura » et qu’il y a « quarante ans, on désignait par ce nom tout le pays montueux compris entre la mer depuis Dellys jusqu’à l’Oued Agrioun au Nord, les Isser, les Krachna et les Béni Djâd à l’Ouest, les Aoulâd Bellil (Hamza) et les Aoulâd Mokran (Medjana) au Sud, le Guergour et les ‘Amer au Sud-est et à l’Est ».

Mais il est déjà trop tard et il ne faut donc pas s’étonner de voir Georges Yver dans les pages de l’Encyclopédie de l’Islam, commencer par écrire que la Kabylie est certes « la région de l’ensemble du massif montagneux bordant le littoral algérien depuis l’embouchure de l’Isser, jusqu’à la frontière tunisienne », pour finir par décréter que la région du massif du Djurdjura « est la plus étendue, la mieux caractérisée » et que « [c]’est elle qui est désignée communément par Kabylie » (Yver 1927 : 635-641). En toute logique, l’article qu’il signe, intitulé « Kabylie », ne sera donc consacré qu’à cette seule portion de la région.

G. Yver est loin de constituer une exception, et la masse de productions sur la Kabylie jusqu’à nos jours ne porte en majeure partie que sur le massif du Djurdjura, ce qui donne lieu à ce que les linguistes appelleraient une métonymie. En d’autres termes, la partie est étudiée pour le tout, et ce n’est pas sans laisser des biais.

Dans ce choix, le critère de la conservation de la langue berbère ne prime pas, contrairement à ce qu’on pourrait attendre, puisque des régions tout à fait berbérophones sont exclues de cette territorialisation. Ce qui est invoqué, c’est l’idée de pureté. Le Djurdjura est perçu comme le moins corrompu par la proximité ou l’échange avec l’autre, l’Arabe, en tant que langue, hommes et pratiques, ainsi qu’avec l’islam. Il est décrété « conservatoire kabyle », une sorte de réserve symbolique (au sens de la réserve indienne).

Pourtant les enquêtes menées successivement par Hanoteau en 1860 puis par Émile-Félix Gautier et Edmond Doutté (Gautier & Doutté 1913) en 1910 renseignent suffisamment sur la vitalité de la berbérophonie en Petite Kabylie. Pour le Guergour, par exemple, Michel Plault (1946) publie, bien plus tard encore, les résultats d’une enquête démentant les présages pessimistes antérieurs quant à l’avenir de la langue berbère dans cette région. Mais il persiste un certain refus d’entendre qu’il faut essayer de comprendre.

Singularité kabyle et mythe kabyle

Dans ce débat sur le territoire kabyle, ce qui est en question c’est la nature et l’étendue de ce qu’on pourrait appeler une « singularité kabyle », mais aussi, bien sûr, la nature de l’explication historique de celle-ci, qu’on ne peut décemment pas chercher exclusivement dans les effets de la conquête coloniale à partir du xixe siècle et dans ceux du « mythe kabyle »12. Pour exister, le mythe avait besoin d’une base de départ puisée dans le réel.

À notre sens, cette base est à rechercher dans une histoire de la longue durée, et, aussi surprenant que cela puisse paraître, tant le réflexe de la séparation systématique entre fait islamique et fait berbère au Maghreb fonctionne comme une évidence, elle est à rechercher dans le Moyen-Âge musulman et dans l’histoire islamique de la Kabylie. Il nous faut, en effet, retourner à une autre conquête, la conquête arabe, pour tenter de comprendre certains aspects du lent et long processus à l’origine de la singularisation kabyle, à laquelle il faut peut-être rendre sa dimension relative réelle en la replaçant dans le cadre plus large de l’histoire du Maghreb.

L’islamisation du Maghreb s’est accompagnée, comme chacun sait, de son arabisation progressive. Pas plus que pour les monothéismes qui y ont précédé l’islam, pas plus que les langues de beaucoup d’autres territoires islamisés, le berbère ne s’est alors constitué en langue de liturgie. Si ce rôle a pu exister, il a, en tout cas, eu tendance à « s’effilocher ». La langue du vainqueur dont le prestige s’affirmait, par ailleurs, par le rôle véhiculaire d’une brillante civilisation qu’elle tendait à acquérir, devenait un élément central de la sacralité musulmane… et des échanges économiques, de la vie publique.

Cela devait contribuer très fortement à confiner la langue berbère dans des sphères de plus en plus restreintes… et dans une certaine oralité, chez les populations qui en conservaient l’usage. Il y a aussi toutes celles qui allaient l’abandonner, notamment dans les villes où l’arabisation est le fruit d’une politique soutenue et d’un recours à une action missionnaire volontariste.

Au fur et à mesure que les villes maghrébines se développaient et s’arabisaient, leurs arrière-pays étaient désignés comme territoires de « qbaïl »13, c’est-à-dire de tribus. C’est ainsi qu’on peut trouver des qbaïls aussi bien autour de Béjaïa, Jijel, Tlemcen, Koléa, Cherchell, etc. Selon G. Yver (1927), c’est dans le Qirtâs (Ibn Abi Zar’ 1860), que le mot serait apparu pour la première fois comme un désignant ethnique. « Tribalité » et berbérité, ou fait tribal et fait berbère, deviennent alors des quasi-synonymes et dans l’actuelle Kabylie, « qbaïli » (homme de tribu) devient un ethnonyme par lequel les autochtones vont finir par s’auto-désigner. Le rapport universel d’opposition entre ville et campagne va alors se doubler d’une opposition qui va de plus en plus être perçue comme une opposition ethnique Kabyles/Arabes, du fait de l’arabisation progressive des villes.

Au risque d’alourdir quelque peu notre propos, il nous semble important de rappeler des éléments-clés de l’histoire médiévale de ce qui deviendra la Kabylie, rappel indispensable à notre effort d’historicisation. Vues de Kairouan (sud de la Tunisie) et par les premiers acteurs de la conquête arabe et islamique, les montagnes autour de Béjaïa sont appelées « el ‘adua » (l’ennemie) pour leur résistance (Féraud 2001 ; Cambuzat 1986)14. Il court même des explications fantaisistes sur l’origine du toponyme désignant la future cité-État. Béjaïa viendrait du mot arabe Baqâyâ15 (les restes, les survivants), parce qu’elle aurait servi de refuge aux chrétiens et juifs de Constantine et Sétif.

Mais les choses évoluent assez vite et il semble que ce pays difficile d’accès accueille très tôt le prosélytisme chiite fatimide. C’est de cette région que partiront les futurs fondateurs du Caire, les Ketama Senhadja (Dachraoui 1981). L’importance de la célébration de « Taacurt » (l’achourah) en Kabylie serait un lointain témoignage de cette époque tumultueuse.

Les Fatimides s’installent dans l’Égypte, plus centrale et donc plus adaptée à leurs desseins politiques. Leurs vassaux berbères au Maghreb, les Zirides Senhadjas, rompent avec le chiisme et font acte d’allégeance au califat sunnite orthodoxe de Bagdad. En guise de vengeance, les maîtres du Caire envoient les Banû Hilâl au Maghreb, qu’ils leur donnent en « iqtâ’ » (fief).

Sous leur pression, mais aussi, comme l’expliquent Marc Côte (1991) et Abdallah Laroui (1970), sous l’effet de la nouvelle orientation des voies commerciales vers la Méditerranée, une des deux branches vassales des Fatimides, celle des Hammadites, transfère sa capitale du Hodna (hauts-plateaux au sud-est de l’Algérie)16 vers la côte méditerranéenne où elle fonde la ville de Béjaïa sur le site de la ville antique de Saldae.

Parmi les tribus qui occupent l’arrière-pays de cette cité, des sources médiévales, dont Ibn Khaldûn qui a été chambellan auprès des émirs hafsides dans la ville de Béjaïa (Lacoste 1985) et son frère Yahya17 citent les Zouaouas18. La lecture de ces sources par Émile-Félix Gautier (1952), mais aussi par un auteur moins partial et plus récent, le tunisien Salah Baïzig (1997) est édifiante. Elle nous donne à voir une relation « harmonieuse » entre les États berbères musulmans hammadite puis hafside et les tribus des alentours de Béjaïa. E.-F. Gautier parle d’un « royaume kabyle… une des faces du royaume senhadja », l’autre étant l’Ifriqya (actuelle Tunisie). Pour lui, la qualité de cette relation prouve que cet État n’était pas un étranger pour ces tribus, Béjaïa était « leur propre capitale ». Le principe de force de l’État hammadite, écrit-il, était la Kabylie : « Ikdjane, la Kal’a, Achir, Bougie résument l’histoire des Ketama-Senhadja et montrent la Kabylie dans son articulation essentielle. Les trois premiers points jalonnent sa frontière, le dernier marque le cœur. »

Loin de démentir E.-F. Gautier, Robert Brunschvig (1947 : 383) prolonge son affirmation pour les siècles qui suivent la chute de la dynastie hammadite (1152) : « Ne peut-on dire que Bougie a été du xiie au xve siècle la véritable grande cité kabyle au point où se raccordent les deux Kabylies et d’où elles communiquent le plus aisément avec l’extérieur ? Ce rôle de centre urbain, de grand déversoir kabyle, c’est Alger, à l’autre extrémité de la Grande Kabylie qui l’a assumé à partir du xvie siècle, suite à l’intervention turque : du moment où Alger a crû, Bougie a décliné. » Comme Carette, il souligne que la différence sensible entre les deux villes était qu’à Béjaïa, les maîtres étaient des Berbères, des Nord-Africains19.

R. Brunschvig (1940 : 4, n. 2), s’appuyant sur le récit d’Ibn Al Athir (1901), nous montre les Almohades en 1152 obligés, pour prendre Béjaïa, d’affronter une « coalition de Berbères de la contrée ». On retrouvera les Zouaouas et les autres tribus de l’arrière-pays de Béjaïa, aux côtés de la dynastie hafside à chaque fois que ses représentants tenteront de s’autonomiser vis-à-vis de Tunis, mais aussi face aux incursions des Zianides tlemcéniens, des Mérinides fassis ou encore face aux Espagnols de Pedro de Navarro en 1510. Bien entendu, il ne s’agit pas pour nous d’idéaliser une relation sujets-État. Il s’agit simplement de constater l’existence d’un lien à l’État sur une longue durée (Hammadites, 1065-1152 ; Almohades, 1152-1230 ; Hafsides, 1230-1510, avec des intermèdes majorquin almoravide, tlemcénien zianide, fassi mérinide).

Ce lien ne se rompt pas totalement au moment de la prise de Béjaïa par les Espagnols en 1510 (El Merini 1868 ; Wintzer 1932). Certes, l’État hafside s’éteint au Maghreb central. Mais, d’une part, il ne s’éteint pas à Tunis, avec qui des rapports se maintiennent. D’autre part, naissent à ce moment des seigneuries locales, ce que les Espagnols ont appelé les « royaumes de Labbès, Koukou, Abdeldjebbar ». Le premier s’installe à la Qal’a des Ath ‘Abbès, ses descendants (les Mokrani, ancêtres du célèbre bachagha de l’insurrection de 1871) se transportent plus au sud dans la Medjana, de plus en plus près des lieux de naissance des royaumes ziride et hammadite. Le deuxième s’installe en Grande Kabylie, sur le territoire des Ath el qadi (ou des Belqadi)20, descendants du qadi el qudat21 et fameux biographe sous les Hafsides, Al Ghubrînî. Le dernier, dont sont issus les Ourabah du xixe siècle, s’installe dans la vallée de la Soummam, à une trentaine de kilomètres de Béjaïa.

À titre d’exemple de « traces » ou d’indices du lien entre ces seigneuries et les villes de Tunis ou de Béjaïa, on peut rappeler deux récits, l’un rapporté par Joseph N. Robin (1999 : 42-43) et l’autre par Laurent-Charles Féraud (2001 : 120). Le premier relate la fuite d’une princesse ghubrinie (du royaume de Koukou), le second d’une princesse abbassie (du royaume des Labbès), chacune cherchant à sauver son bébé dans un contexte de crise de succession. Au-delà des similitudes frappantes dans la structure du récit, il nous semble significatif que la première se réfugie à Tunis, la seconde à Béjaïa, ce qui nous semble renseigner sur la survie de relations et de réseaux de solidarité entre la Kabylie et ces deux villes, sièges des États qui ont précédé l’arrivée des Espagnols. Il est en tout cas significatif que ce lien continue à garder une forte charge symbolique.

L’intérêt de cette question n’échappe pas au grand médiéviste Robert Brunschvig. Certes, il ne s’aventure pas à essayer d’y répondre, mais sa lucidité le pousse à affirmer que « le problème se pose pour la Grande et la Petite Kabylie […] de l’existence au xvie siècle des royaumes de Koukou et des Béni Abbas dans des régions où le fractionnement en républiques jalouses de leur indépendance est la règle jusqu’au siècle dernier » (Brunschvig 1941 : 99). Le spécialiste de l’Ifriqya hafside ne manque pas de souligner « le haut intérêt » qu’il y aurait à comprendre « quel régime avait précédé celui des grands chefs regardés comme des monarques, qualifiés de sultans, de rois » (ibid.). La région, rappelle-t-il, a connu d’autres exemples de ce qu’on pourrait appeler, faute de mieux, des chefferies, comme ce cas cité par Ibn Khaldûn de l’exercice du pouvoir chez les Ath Iraten (Grande Kabylie) en 1340 par une femme aidée de ses fils22 (ibid.).

Le recours à la diachronie ne nous permettrait pas seulement d’établir et de comprendre le lien de ces seigneuries locales de la Kabylie avec les villes et les États. Il pourrait aussi nous aider à mieux cerner les relations de ces seigneuries avec les tribus kabyles elles-mêmes, ainsi que les liens entretenus par ces dernières avec les Cités et les États. Ce qu’il nous aiderait à connaître est loin d’être négligeable. On serait alors en mesure effectivement d’interroger la tension que connaissent les Kabyles en tant que communautés rurales luttant pour leur survie entre, d’une part, un combat pour leur autonomie face à l’hégémonisme de ces seigneuries (qui a pu se traduire, par exemple, par des politiques fiscales dues à un appauvrissement particulier (Luxardo 1981), des disputes relatives aux forêts et à leurs richesses (Braudel 1990) et, d’autre part, un soutien à ces mêmes seigneuries face à un État central qui va s’installer avec sa propre logique de « prédation », celui des Turcs ottomans.

Autrement dit, il nous paraît que la rupture avec un État central due à la faillite de ce dernier – l’État hafside disparaît du Maghreb central avec la prise de Béjaïa en 1510 par les Espagnols – peut contribuer à expliquer le développement d’un phénomène qui, à notre connaissance, n’a connu que des études synchroniques d’anthropologues ou de contemporanéistes, à savoir le phénomène des « républiques villageoises » kabyles et de leurs assemblées. Il ne s’agit pas, pour nous, de suggérer une naissance de « Tajmat »23 kabyle à cette époque, mais de nous demander s’il n’y a pas là un tournant dans son histoire. Il nous semble en effet important de rompre avec la vertigineuse illusion de l’immutabilité des formes et des contenus sur ce thème. Nous voyons dans l’interrogation des relations de ce qui deviendra la Kabylie à l’État ou à d’autres formes de centralisation politique avant les États ottoman puis colonial, une possibilité d’historiciser « Tajmat », de la réinsérer dans l’histoire de l’ensemble maghrébin où elle prendrait de la cohérence.

Du « miracle » Rahmânya au « miracle » de l’École française

Sur un tout autre plan, le recours à la diachronie permettrait d’interroger un autre « miracle » que celui des assemblées villageoises, le miracle « Rahmânya », cette célèbre confrérie qui avait déclenché, avec le bachagha Al Mokrani, l’insurrection de 1871 et que les auteurs du xixe siècle, à l’instar de Louis Rinn, surnommaient « l’église kabyle » (Rinn 1884, 1891).

La fondation de la Rahmânya par le saint Sidi Abderrahmane Bouqobrine au xviiie siècle est souvent présentée par les auteurs qui, à juste titre, plaident pour la réhabilitation du religieux dans les études portant sur la Kabylie, comme le moment où cette région entre dans « l’universalité islamique et participe à un vaste mouvement de rénovation religieuse ». Or, cette vision qui, encore une fois, évacue l’histoire pré-ottomane, évacue aussi plusieurs siècles d’histoire religieuse de la Kabylie, et de liens avec les cités, notamment avec la Qal’a des Béni Hammâd, Béjaïa, Mahdya et Tunis à partir du Moyen-Âge. D’une certaine façon, elle prolonge elle aussi l’idée de l’isolat duquel la Kabylie serait sortie par l’action miraculeuse d’un seul homme, à son retour d’Orient… Elle conforte, en tout cas, l’idée d’une naissance excessivement tardive à la religion islamique.

On peut supposer que ce grossissement du fait Rahmânya est dû à son rôle au xixe siècle et à la « médiatisation » qui s’en est alors suivie. Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’approuver le scepticisme de Sami Bargaoui quant à ce « mystère de la relative imperméabilité d’une société pourtant musulmane, à tout message “exogène” et notamment à celui des confréries mystiques qui ont envahi le Maghreb dès l’époque médiévale » (Bargaoui 1999 : 249).

Les faits plaident, en effet, pour l’explication du « miracle » en question par l’existence d’un terreau multi-séculaire. Le plus saillant de ces faits est le séjour et l’enseignement à Béjaïa pendant plus de trente ans (1166-1198) de l’homme qui introduit le soufisme au Maghreb, l’andalou Abu Madyan Chou’aïb, connu sous le nom de Sidi Boumédiène24. Des gens comme Ibn Arabi s’y rendent et en témoignent (Dermenghem 1981) et Sidi Boumédiène lui-même rend hommage à « cette grande cité maritime où se coudoyaient Kabyles et Espagnols »25 (Brunschvig 1947). La plupart des saints patrons des cités maghrébines, représentatifs de cette rénovation qui marie malékisme et soufisme, tendance inaugurée par Sidi Boumédiène, ont au moins fait un séjour d’étude ou d’enseignement dans cette ville (ceux de Tlemcen, Marrakech, Tunis, Alger, Miliana, Tripoli…). Ceux qui n’y font pas de séjour avéré, affirment s’y être transportés en songe. Le prestige de la ville est tellement important que cela en devient presque un rite de passage. Il n’est pas jusqu’au cheikh Benalioua, fondateur de la ‘Alawiya au xxe siècle, qui ne perpétue l’usage.

Avant Sidi Boumédiène, c’est dans cette ville que la rencontre entre le Mehdi Ibn Tumert et le futur calife almohade Abdelmumène a lieu, ce qui fait dire à Boulifa (1925), que c’est dans le passage tumultueux du Mehdi qu’il faut situer les débuts du prosélytisme islamique en Kabylie. Boulifa rappelle qu’Ibn Tumert poursuivi par le sultan hammadite à Béjaïa trouve refuge dans la montagne kabyle et signale les traces de ce passage dans la toponymie et l’onomastique kabyles.

La montagne kabyle elle-même envoie ses ‘ulamas se former et professer, participer à l’encadrement des villes de Béjaïa et de Tunis en particulier : le fils d’Al Ghubrînî est mufti à Tunis, Abu Ar-Rûh Al Menguellâtî, cadi à Gabès… sans parler de ceux qui jouent un rôle actif dans les débats et réformes de l’islam maghrébin, dans la diffusion de textes qui deviendront des références centrales au Maghreb, comme le Mukhtassar d’Ibn Hâjib : (Al Menguellâtî, Al Mechdallî, Al Waghlîssî etc.). Dans la ville de Béjaïa, Abû Yahiâ Zakaryâ, (connu sous le nom de Sidi Yahia) à qui Ibn ‘Arabî consacre une notice élogieuse, après l’avoir rencontré, vient du pays zouaoua en Grande Kabylie26.

Enfin, en ce même xviiie siècle où naissait la Rahmânya, comme le rappelle Sami Bargaoui, le chadhélite Al Warthilânî (1908) écrivait sa fameuse Rihla, où il relatait qu’avant de se rendre à La Mecque, il avait fait son pèlerinage du Ramadan à Béjaïa, surnommée La Petite Mecque, en quête de « Ribât ». Al Warthilânî accomplissait ainsi un pèlerinage très populaire, qui ne perdra de son importance qu’au xxe siècle, à en juger par la description qu’en fait l’archiduc autrichien Ludwig Salvatore von Habsburg-Toskana (1899).

Tout cela pour dire qu’il est difficile d’imaginer qu’une ville qui « donne le ton » sur un plan intellectuel et religieux pendant plusieurs siècles à l’échelle du Maghreb n’ait pas rayonné à l’échelle de son arrière-pays immédiat qui lui fournit pourtant une partie non négligeable de son élite savante (Al Ghubrînî s.d. ; Urvoy 1976 ; Brunschvig 1947). En évacuant un moment-clé (et un long moment) de l’histoire de la Kabylie, on aboutit à l’occultation d’un aspect fondamental, à savoir son lien à la ville et même aux villes (Achir, Qal’a, Béjaïa, Alger, Dellys, Jijel, Tunis, Mahdya…) et on conforte ainsi, bien entendu, sa représentation comme un isolat. Cela, bien sûr, n’est pas sans effets sur la connaissance de l’histoire de ses structures socio-politiques comme de son histoire religieuse.

Que l’on se situe dans la logique de la ré-appropriation du mythe kabyle ou dans celle de sa dénonciation, la seule relation à l’État qu’on prend en considération pour la nier ou l’affirmer est la relation à l’État étranger, turc ottoman ou colonial français. Or ce qui peut le mieux nous renseigner sur ce type de rapport, c’est l’histoire du lien aux États produits par la société autochtone. Le miracle Rahmânya se clarifierait et on comprendrait pourquoi son territoire, tel qu’il apparaît lors de l’insurrection de 1871, rappelle celui des Hammadites. Maraboutisme et « Tijmain » des républiques villageoises seraient alors à interpréter non pas comme les marqueurs d’une absence de l’État, mais peut-être comme des précurseurs d’un renouvellement politique interrompu.

Pour nous résumer, la singularité kabyle d’aujourd’hui, si elle doit quelque chose au mythe kabyle, n’en pose pas moins le problème des bases cachées de ce mythe. Si par exemple, cet autre miracle évoqué par Fanny Colonna, « le miracle kabyle » de la réussite de l’École française, a pu avoir lieu, ce n’est pas seulement parce que les Français en avaient besoin idéologiquement. Si la Kabylie s’est scolarisée en français avec succès, c’est peut-être tout simplement qu’elle l’avait fait pendant des siècles en arabe. Elle était en quelque sorte préparée. Mais changeons de perspective pour nous en rendre compte.

Guenzet… au bout du monde

Entre les villes de Sétif et Béjaïa, dans la partie occidentale et berbérophone du massif du Guergour, se situe Guenzet, modeste chef-lieu du territoire de la tribu des Ath Ya’la. Leurs voisins du village de Harbil raillent les Guenzatis pour leur situation excentrée et considèrent celle-ci comme une punition divine pour leur mauvaise langue. Quand les hivers sont rudes et qu’il neige normalement, Guenzet peut aujourd’hui encore se trouver dans un isolement presque total. À tel point qu’un récit du xixe siècle d’une expédition punitive contre les Ath Ya’la parce qu’ils avaient hébergé le chérif insurgé Boubaghla, montre toute l’hésitation des troupes françaises à aborder ce territoire du bout du monde.

Cet isolement fait apparaître comme plutôt paradoxal le portrait qu’en trace E. Carette (1848) dans Études sur la Kabylie proprement dite : on trouve à Guenzet, dit-il, des maisons à étages construites sur le modèle de celles d’Alger. Il y a plusieurs mosquées, dont une à minaret. Certains ménages guenzatis ou ya’laouis ont une vaisselle en cuivre, des domestiques, voire exceptionnellement des esclaves. Il y a enfin un artisanat actif et un marché hebdomadaire fréquenté par différentes tribus, voire par des gens venant de ce que les Ath Ya’la appellent « Tamurt n waraben » (« le pays des Arabes »), c’est-à-dire le versant arabophone du Guergour ou les plaines du Sétifois.

Tout comme leurs voisins proches Ath Wertirane ou Ath ‘Abbas, les Ath Ya’la ont un fondouk à Constantine et même, selon certains témoins, dans la lointaine Mascara à l’ouest. Ces tribus ne sont pas les seules de la région à avoir une vocation à s’exporter. La toponymie précoloniale nous révèle l’existence d’un djame’ des Ath Chebana à Alger, les célèbres Ath Melikeuch auraient même été les compagnons de Bologhîn Ibn Zîrî lors de la fondation d’Alger au Moyen-Âge. La pratique de l’« acheyed », qui mélange colportage, troc, travail saisonnier et activités d’enseignement de l’arabe et du Coran est encore dans les mémoires.

À y regarder de plus près, on voit d’ailleurs bien que le massif du Guergour se situe presque en droite ligne, à mi-chemin entre la première et la deuxième capitale du royaume médiéval hammadite : la Qal’a des Béni Hammâd et Béjaïa. Non loin de là, se trouve aussi Achir, la première capitale ziride, Gal’a ou la Qal’a des Ath Abbès (les Labbès des sources espagnoles) et la Medjana, fief des Mokrani. Ici passe le Triq essoltane (la route royale du Moyen-Âge, la route de la Mehalla).

Selon Ibn Khaldûn, les Ath Ya’la seraient partis de la Qal’a des Béni Hammâd, fuyant les Hilaliens vers la fin du xie siècle (Gaïd 1990 ; Féraud 1868). Mais la région semble avoir connu une occupation humaine très ancienne et le massif du Guergour n’a pas manqué d’être la destination d’archéologues antiquisants (Leschi 1941). La tribu, comme toutes les tribus, est une longue histoire faite de mélanges et d’agrégations successives, d’éclatements aussi.

Le deuxième auteur à évoquer les Ath Ya’la est un homme du xvie siècle. Il s’agit d’Al Marînî, dont le texte est retrouvé par Laurent-Charles Féraud, justement à Guenzet, dans la famille maraboutique des Aktouf. L’ouvrage est en quelque sorte une parole intérieure qui polémique ni plus ni moins avec Léon l’Africain, Marmol et autres sur leurs versions de l’occupation de Béjaïa par les Espagnols. Al Marînî (1868) y relate le récit de la destruction et du pillage de la ville, la résistance à l’occupation et évoque l’exode de ses habitants, dont de nombreux Andalous, réfugiés dans les montagnes kabyles, notamment chez les Ath Ya’la mais aussi chez les Zouaouas.

Le troisième texte date du xviiie siècle. Il s’agit de la fameuse Rihla d’Al Warthilânî, récit de voyage à La Mecque et chronique de la situation politique de la Kabylie à cette époque. Si on le redécouvre aujourd’hui, les lectures qu’on en fait laissent parfois perplexes. Elles servent à mettre en exergue une « tiédeur religieuse » propre à la Kabylie, là où l’auteur montre que cette tiédeur est plutôt bien partagée, s’époumonant, comme le montre de façon détaillée Sami Bargaoui, à dénoncer certaines « libertés » combattues par Ibn Tumert en son temps, aussi bien à Béjaïa que chez les Iwendajène d’Amizour, à Guenzet, sur le mont Boutaleb, à Sétif, dans le bordj turc de Zemmoura, chez les Oulâd Naïl, dans l’actuelle Tunisie… et même à Médine, c’est-à-dire aussi bien en territoire arabophone que berbérophone, citadin que rural, maghrébin qu’oriental.

Ce qu’on a, par ailleurs, tendance à lire comme la confirmation de perpétuels conflits entre les soffs, où il intervenait comme marabout intercesseur, et donc comme soi-disant élément extérieur à la société kabyle, nous semble aussi peu convaincant. Al Warthilânî, acquis aux Turcs (contrairement à son père, semble-t-il, qui refusait de faire la prière derrière un imam payé par la Régence), s’en va pacifier la Kabylie pour l’amener à l’obéissance, après une fetwa des ‘ulamas de Béjaïa, qui rendait cette mission obligatoire pour tout ‘alem. Ce qu’il décrit, ce sont les divisions qui touchent y compris les lignages maraboutiques et les zaouias dans un processus de reconfiguration, de renégociation de la médiation entre le pouvoir central et les sociétés locales, nous semble-t-il.

Ce qu’il négocie, c’est aussi, comme le rappelle Bargaoui, sa propre place dans le processus en cours. Il suffit de repenser à l’importance du comité d’accueil qui vient à sa rencontre à l’entrée de Béjaïa pour s’en convaincre. Il y a là cadi et caïd, mais il y a surtout, les descendants des Mokrani de Béjaïa, ceux dont l’aïeul a transporté sa zaouia du village d’Ama’dan vers la ville, à la demande des Turcs. Les Mokrani règnent depuis sur la karasta, ou exploitation des bois de forêt pour le compte de la flotte turque (Féraud 1868-1869). C’est dire que les enjeux tant matériels que symboliques sont fondamentaux dans la démarche de ce « réformateur ».

Ce qu’il nous donne à voir en tout cas, c’est un maillage plutôt serré du réseau des zaouias en Kabylie, à un moment décrit généralement comme celui où la naissance de la Rahmânya permet la naissance de cette région à l’universalité islamique.

Le Kabyle écrivant ou « la montagne savante »

Qui dit réseau de zaouias, dit usages et circulation de l’écrit, points d’ancrage de cultures lettrées. Un de ces points d’ancrage, connu comme tel jusqu’à nos jours, est « beldat » Guenzet et plus largement le territoire des Ath Ya’la, où circule cet adage « Au pays des Béni Ya’la, poussent les ‘ulamas, comme pousse l’herbe au printemps ». Certains auteurs, comme Al Mehdi Bouabdelli, n’hésitent pas à comparer le niveau d’enseignement chez les Béni Ya’la à celui de la Zitouna et des Qarawiyine.

Comment et pourquoi de tels points d’ancrage se constituent-ils en montagne ? Jacques Vignet-Zunz nous semble avancer un modèle explicatif tout à fait applicable à la Kabylie. Étudiant la communauté des Jbala du sud-ouest marocain, il évoque :

– la proximité « d’une vieille couronne urbaine remontant souvent à l’Antiquité et en tout cas à l’époque de l’étroite communication avec Al Andalus » ;
– le recours à ces montagnes comme lieux de refuge par des princes idrissides abandonnant Fès dans des moments de crise ;
– la retraite qu’y opère le « Qutb » Mulay Abdeslem Ben Mechich « introducteur du mysticisme au Maroc » ;
– le djihad et la littérature à laquelle il donne lieu, face aux Portugais et aux Espagnols, et qui permettra l’ascension de nouveaux chérifs, avec attribution « d’Azibs » et de « Horms », fiefs comportant des mesures d’exemption d’impôts.

S’appuyant sur les travaux de L. Fontaine (1990, 1993), Vignet-Zunz (1994 : 206) propose aussi une explication économique des origines de l’implantation de l’écrit dans ces milieux montagnards : « … [i]l semble y avoir des indices concordants, de part et d’autre de la Méditerranée (et parfois assez loin en arrière de ses rivages), non pas d’une affinité précise entre l’altitude et l’ascèse de l’étude, mais d’une intense relation, en un temps T, entre une montagne et des cités proches (née d’un enchaînement de facteurs, notamment la demande forte, à un moment du passé de ces régions, de produits de la montagne ou en transit par la montagne…) créant les conditions d’une implantation de l’écrit là où on ne l’attendait pas nécessairement. »

De la couronne urbaine datant de l’Antiquité à l’étroite communication avec Al Andalus, à l’usage des montagnes kabyles comme refuges par des élites de tout ordre durant les périodes de crises ou de guerres, à la présence d’un Qutb (le saint Sidi Boumédiène), à l’existence d’une littérature du djihad face notamment aux Espagnols et à l’émergence alors de nouveaux chérifs, tout correspond à la situation de la Kabylie pré-ottomane. Tout, y compris la relation économique impliquant un usage de l’écrit.

Si l’on admet que la montagne kabyle, comme les autres montagnes de la Méditerranée, a été « indispensable à la vie des villes, des plaines » (Braudel 1990 : 50), que la faim montagnarde a été « la grande pourvoyeuse de ces descentes… [permettant de renouveler] le stock humain d’en bas » (ibid. : 52), que depuis le Moyen-Âge au moins, elle fournit à l’État à Tunis ou à Béjaïa des migrations militaires, car « toutes les montagnes, ou peu s’en faut, sont des “cantons suisses” » (ibid. : 53, 445 n. 116) ; si tout simplement l’on admet que la Kabylie a eu ses villes, ses liens aux villes et en particulier à Béjaïa, Dellys, Alger (et des villes de moindre importance, qu’on hésite à considérer comme telles), où elle exporte son surplus humain, ses matières premières venues de ses mines et carrières, où elle écoule les ressources décrites par Al Idrissi pour le Moyen-Âge par exemple, comme elle écoule à partir du xviiie siècle le bois de ses forêts pour les besoins de la flotte ottomane. Si l’on admet que les assemblées villageoises sont peut-être la preuve du contraire de ce qu’on leur a toujours fait dire, à savoir, qu’elles sont justement la preuve de l’existence d’une relation en mutation à l’État et à d’autres formes de centralisation politique (ce dont l’arabisation des noms de fonctions dans les Tajmat, pourrait témoigner) ; que le miracle « Rahmânya » est un moment certes important mais qui se situe dans une histoire religieuse antérieure longue de plusieurs siècles, un autre rapport peut alors aussi être dépoussiéré : le rapport à l’écrit.

Piégés par les effets du « mythe kabyle » qui divisent les lecteurs de la Kabylie en deux grosses catégories, ceux qui la surévaluent et ceux qui la sur-dévaluent, nous avons bien du mal à objectiver nos interrogations les plus élémentaires et à ne pas développer des « attentes » contradictoires envers cette région, attentes conformes aux représentations positives ou négatives dépréciatrices, comme le souligne Kamel Chachoua (2002).

S’accorder à dire, par exemple, en reprenant un modèle de Jack Goody, que la Kabylie a été un lieu de « scripturalité restreinte » interpelle, tant il nous semble tomber sous le sens : il est normal qu’un pays montagneux, rural, ne soit qu’un lieu de scripturalité restreinte avant le xxe siècle, avant la démocratisation de la scolarité somme toute bien récente à l’échelle universelle. Peut-être faut-il prendre les choses exactement dans le sens inverse et s’étonner positivement que, dans de telles conditions, il ait pu exister une culture lettrée et une pratique de l’écrit, dont nous avons tenté d’esquisser plus haut une explication des origines probables et qui reste à évaluer précisément et objectivement.

Plusieurs pistes s’offriraient aux chercheurs qui tenteraient cette évaluation. Si l’on s’en tient au Guergour, on peut par exemple noter l’étonnement des rapporteurs chargés de rédiger les procès-verbaux de la délimitation des territoires des différentes tribus de la commune, lors de l’entrée en application du Sénatus-consulte. Ces rapporteurs relèvent que la quasi-totalité des propriétaires ont des actes écrits et des contrats rédigés le plus souvent par des lettrés locaux ou par des cadis.

On peut rappeler tout l’intérêt de la bibliothèque du Cheikh Lmuhub, exhumée par les chercheurs de l’université de Béjaïa, Djamel-Eddine Mechhed et Djamil Aïssani, au milieu des années 1990. Non seulement le fonds étonne par la quantité des manuscrits (près de 500) qui le composent, mais aussi par leur variété. On y trouve entre autres, comme le soulignent les deux chercheurs, les traces d’un système de prêt et d’échange avec les ‘ulamas des localités environnantes. On y trouve un fonds de correspondance et même un manuscrit en berbère, outil pédagogico-ludique destiné aux enfants et servant à faire la transition entre l’usage de la langue maternelle et celui de la langue d’enseignement ; un cours de langue syriaque, des chroniques historiques locales à côté des classiques traités de fiqh, adab, astronomie, mathématiques, botanique, médecine, etc.

On peut aussi s’arrêter à l’usage curieux dans un tel cadre spatio-temporel, d’un terme spécial pour désigner les bibliothèques aussi bien dans le sens de meuble destiné à ranger les livres, que dans le sens (chez les cheikhs les plus aisés) de pièce consacrée aux livres et à l’étude. En effet, à Guenzet certaines familles recourent au terme de Tarma (avec un t emphatique) pour nommer la bibliothèque. Or voilà un mot qu’on retrouve en usage de l’Irak au Pérou dans des significations proches de meuble ou de pièce ou maison en bois, dont l’origine semble latine (tarum : bois d’aloès) et qui, dans l’arabe marocain, signifie aussi « placard à rayons et deux battants pratiqué dans l’épaisseur du mur » ou « grande armoire ».

Que ce mot soit arrivé dans les bagages de réfugiés andalous ou de lettrés béjaouis (Al Warthilânî, par exemple se dit descendant du saint Sidi Ali Al Bekkaï et est lié par des alliances matrimoniales aux descendants de Sidi Mhand Amokrane, saint patron de la ville), ou encore par des acteurs locaux dans leurs échanges ou déplacements ; qu’il soit le fruit d’échanges avec la garnison espagnole, peu importe. Il constitue de toute façon un indice de l’existence d’un lien au monde, au-delà des frontières de « Taddart ».

Ce lien au monde et à la ville est confirmé par cet art du Guergour, art de synthèse entre les formes géométriques berbères et les motifs arrondis et floraux, qui a surpris Lucien Golvin (1955) dans son étude sur le tapis de cette région. Si Golvin privilégie l’influence de la lointaine Anatolie, Louis-Robert Godon (1996), dans son étude sur les portes et coffres des Ath Ya’la, regarde vers Béjaïa, dont le nom est d’ailleurs porté par des pièces de ces produits (serrures et cadenas de Bougie), ou vers Tunis et le sud de l’Espagne !

On peut encore lire un indice de ce lien dans ces épées retrouvées dans la mosquée de Tiqnicheout et rapportées, selon Féraud, par des guerriers des Ath Ya’la qui avaient participé à la défense de la ville côtière de Jijel contre une attaque normande. Il est dans l’existence d’une communauté d’orfèvres juifs à Taourirt n Ya’qub (la colline de Jacob) qui ne quittent les lieux qu’en 1850 (Bel 1917 cité dans Godon 1996 : 90). Il est aussi dans les chansons et poésies populaires et pour Béjaïa dans les paroles de Chérif Kheddam « Bgayeth telha, d erruh n leqbayel » (« Béjaïa est belle, elle est l’âme des Kabyles ») !

Il faut simplement se retenir de ne voir dans ces montagnes qu’un vaste réceptacle et regarder leur lien à l’extérieur dans une logique d’interaction. Ainsi, en évoquant ici l’Andalousie, nous n’entendons nullement, comme le veut un usage trop courant, affirmer l’idée que tout principe actif et fécondant est forcément allogène, ni conforter l’image d’un Maghreb ou d’une Kabylie dont la compétence ne dépasserait pas la capacité d’assimiler et de reproduire des apports extérieurs. Si toutes ces nuances et bien d’autres sont introduites, on peut alors mieux distinguer ce qui ressort d’une histoire politique contemporaine et ce qui ressort de « permanences » culturelles. Ainsi la revendication moderne de laïcité ou de sécularisation par exemple pourrait s’affranchir de la référence à une prétendue tiédeur religieuse traditionnelle. Elle ne pourrait qu’y gagner, car à nos yeux, elle n’a pas besoin de justifications par une présence endogène ancienne (osons le mot : traditionnelle), pour exister aujourd’hui et être légitime, d’autant qu’une lecture fine de l’histoire de ce stéréotype pourrait nous montrer qu’à l’origine il pourrait s’agir d’un moyen de stigmatisation par le pouvoir central turc pour justifier son action contre la région. Cette revendication a encore moins besoin d’être portée comme un signe distinctif de la Kabylie par rapport au reste de l’Algérie ou du Maghreb pour être audible, ce qui, bien entendu, n’est nullement à lire comme la négation de toute singularité.

_____________

Bibliographie

Bibliographie

Abdelfettah Lalmi, N.
2000   La ville, l’urbanité et l’autochtonie : analyse des représentations dans les discours sur la ville de Béjaïa, Magister, Université de Béjaïa.

Ageron, Ch.-R.
1960   « La France a-t-elle eu une politique kabyle ? », Revue historique, 223 : 311-352.
1973   Politiques coloniales au Maghreb, Paris, PUF.
1976   « Du mythe kabyle aux politiques berbères », Cahier Jussieu. Le mal de voir, Paris, 10/18 : 331-349.

Baizig, S.
1997   « Béjaïa et les tribus de sa région durant la période hafside », Colloque Béjaïa à travers les âges : histoire, société, science et culture, novembre 1997, Université de Béjaïa.

Bargaoui, S.
1999   « Sainteté, savoir et autorité en Kabylie au xviiie siècle. La Rihla de Warthilânî », in Mohamed Kerrou (dir.), L’autorité des saints : perspectives historiques et socio-anthropologiques en Méditerranée occidentale, Tunis, IRMC ; Paris, Éd. Recherche sur les civilisations : 249-271.

Bel, A.
1917   « Coup d’œil sur l’Islam en Berbérie », Revue des religions, janvier-février, 75 : 53-124.

Ben Sedira, B.
1887   Cours de langue kabyle, Alger, Jourdan.

Beylie (Général de)
1909   La Kal’a des Béni Hammâd, une capitale berbère de l’Afrique du nord au xie siècle, Paris, Leroux.

Boulifa, S.-A.
1925   Le Djurdjura à travers l’histoire. Organisation et indépendance des Zouaoua (Grande Kabylie), Alger, Bringau.

Braudel, F.
1990   La Méditerranée et le monde méditerranéen I. La part du milieu, Paris, A. Colin.

Brunschvig, R.
1940   La Berbérie orientale sous les Hafsides des origines à la fin du xve siècle, t. 1, Paris, Maisonneuve.
1947   La Berbérie orientale sous les Hafsides des origines à la fin du xve siècle, t. 2, Paris, Maisonneuve.

Cambuzat, P.-L.
1986   L’évolution des cités du Tell en Ifrikya du viie au xie siècle, 2 t., Alger, OPU.

Carette, E.
1848   Études sur la Kabylie proprement dite, 2 vol., Paris, Imprimerie nationale.

Chachoua, K.
2002   L’Islam kabyle : xviiie-xxe siècles : religion, État et société en Algérie, Paris, Maisonneuve et Larose (« Civilisations arabe et islamique »).

Côte, M.
1991   « Béjaïa (Saldae, Badjaïa, An-Nasirya, Bougie) », Encyclopédie berbère : Baal-Ben Yasla, IX : 1408-1415.

Dachraoui, F.
1981   Le califat fatimide au Maghreb, Tunis, STD.

Dermenghem, E.
1981   Sidi Abou Madian le grand secours, patron de Tlemcen : Vies des saints musulmans, Paris, Sindbad : 249-263.

Farès, N.
1985   « Maghreb, la question de la dénomination : Awal », Cahiers d’études berbères, 1 : 77-80.

Féraud, L.-Ch.
1868   « Conquête de Bougie par les Espagnols, d’après un manuscrit arabe », Revue africaine, 12 (70/71) : 242-256, 337-349.
1868-1869 « Exploration des forêts Karasta de la Kabylie orientale sous domination turque », Revue africaine, 12 (71) : 378-390 ; 13 (73 et 74) : 36-46, 151-160.
1869   « Les Chérifs kabyles de 1804-1809 », Revue africaine, 13 (75) : 211-224.
2001   Histoire de Bougie, Paris, Bouchène.

Fontaine, L.
1990   « Solidarités familiales et logiques migratoires en pays de montagne à l’époque moderne », Annales ESC, 67 : 1433-1450.
1993   Histoire du colportage en Europe (xve-xixe siècles), Paris, Albin Michel (« L’évolution de l’humanité »).

Gaïd, M.
1990   Les Béni Yala, Alger, OPU.

Gautier, E.-F.
1952   Le passé de l’Afrique du nord, les siècles obscurs, Paris, Payot.

Gautier, E.-F. & Doutté, E.
1913   Enquête sur la dispersion de la langue berbère en Algérie, faite par ordre de M. le gouverneur général.

al Ghubrînî
[s.d.]   ‘Unwan ad-diraya fi man urifa min al ulama fi al mia as-sabia bi Bidjaya, Beyrouth, Comité d’édition, traduction et diffusion.

Godon, L.-R.
1996 [1948] « Les coffres berbères des Béni Yala », Journal des instituteurs de l’Afrique du nord, 14, réédité sous le titre de « Portes et coffres des Béni-Yala », Awal : cahiers d’études berbères, 13 et 14, 87-97, 101-122.

Golvin, L.
1955   Les arts populaires en Algérie, t. II : Les tapis algériens, t. III : Les tapis du Guergour, Alger, Carbonel.
1957   Le Maghreb central à l’époque des Zirides : recherches d’archéologie et d’histoire, Paris, Arts et métiers graphiques.

Goody, J.
1979   La raison graphique, Paris, Minuit.

Habsburg-Toskana, L. S. von
1899   Bougie die Perle Nord-Afrikas, Prague, Mercy [Bougie, la perle de l’Afrique du nord, trad. par Ahcène Abdelfettah, présentation par Nedjma Abdelfettah Lalmi, à paraître].

Hachi, S.
1983   « Note sur la politique berbère de la France », Tafsut, 1 : 29-33.

Hadj-Sadok
1935   « Avec un cheikh de Zemmorah à travers l’ouest constantinois du dix-huitième siècle », Bulletin de la société historique et géographique de la région de Sétif : 45-59.
1951   « À travers la Berbérie orientale du xviiie siècle avec le voyageur Al-Warthilânî », Revue africaine, 95 : 315-399.

Ibn Abi Zar’, A. I. A.
1860   Al-Anis al-mutrib bi-rawd al-Qirtâs, trad. Beaussier, Paris.

Ibn Al Athir
1901   Les annales du Maghreb et de l’Espagne, trad. Fagnan, Alger.

Idris, R.
1962   La Berbérie orientale sous les Zirides du xe au xiie siècle, 2 t., Paris, Maisonneuve.

Ilikoud, O.
1999   « La France et le berbérisme », thèse de doctorat, Saint-Denis, Université Paris 8.

Kaddache, M.
1972   « L’utilisation du fait berbère comme facteur politique dans l’Algérie coloniale », in Actes du premier congrès international d’études des cultures méditerranéennes d’influence arabo-berbère, Alger, SNED : 269-276.

Lacoste, Y.
1985   Ibn Khaldûn : naissance de l’histoire. Passé du tiers-monde, Paris, La découverte (« Fondations »).

Lapène, E.
2003   Vingt-six mois à Bougie ou collection de mémoires sur sa conquête, son occupation, son avenir : notice historique, morale, politique sur les Kabaïles, Paris, Bouchène.

Laroui, A.
1970   Histoire du Maghreb, un essai de synthèse, Paris, Maspéro.

Leschi, L.
1941   « Une excursion archéologique dans le Guergour », Bulletin de la Société historique et géographique de la région de Sétif : 162-164.

Luxardo, H.
1981   Les Paysans : les républiques villageoises, xe-xixe siècles, Paris, Aubier.

Mahé, A.
2001   Histoire de la Grande Kabylie, xixe-xxe siècles : anthropologie du lien social dans les communautés villageoises, Paris, Bouchène.

al Marînî, Cheikh Abou Ali Ibrahim
1868   « Exposé des événements qui se sont passés à Bougie », trad. de l’arabe par L.-Ch. Féraud, Revue africaine, 70 : 253-256.

Mas-Latrie
1886   Relations et commerce de l’Afrique septentrionale avec les nations chrétiennes au Moyen-Âge, Paris, F. Didot.

Masqueray, E.
1882   « Som Djouab-Aïn Bessem-Aïn Bou Dib », Bulletin de correspondance africaine, 5 (sept.-oct.) : 206-261.

Pharaon, J.
1835   Les Cabiles et Boudgie, précédé d’un vocabulaire français-cabile-algérien (extrait de Shaler), Alger, Philippe.

Plault, M.
1945   Guenzet, monographie, Paris, CHEAM.
1946   « Études berbères. Le berbère dans la commune mixte du Guergour », Revue africaine, 90 : 203-207, Alger, SHA, Typo-litho et Carbonel.

Rinn, L.
1884   Marabouts et khouan : étude sur l’Islam en Algérie, Alger, Jourdan.
1891   Histoire de l’insurrection de 1871 en Algérie, Alger, Jourdan.

Robin, J.-N.
1999   La Grande Kabylie sous le régime turc, Paris, Bouchène.

Sidi Boumédiène, R.
1998   « La citadinité, une notion impossible ? », in La ville dans tous ses états, Alger, Casbah : 25-38.

Smida, M.
s.d.   Les Zouaouas, une colonie kabyle en Tunisie au xixe siècle, Tunis-Carthage, [éd.].

Thiesse, A.-M.
1999   La création des identités nationales, Europe xviiie-xxe siècles, Paris, Éditions du Seuil (« Univers historique »).

Urvoy, D.
1976   « Structuration du monde des Ulamas à Bougie au viie-xiiie siècle », Studia islamica, t. XLIII : 87-107.

Valérian, D.
1997   « Gênes et Pise : une concurrence pour le marché bougiote », Colloque Béjaïa à travers les âges : histoire, société, science et culture, Université de Béjaïa, novembre 1997.

Vignet-Zunz, J.-J.
1994   « Une paysannerie de montagne productrice de fukaha’. Les Jbàla, Rif occidental, Maroc », Annuaire de l’Afrique du nord, XXXIII : 201-220.

al Warthilânî, H.
1908   Nuzhat al andâr fi fadl ‘ilm at-târîkh wal akhbâr, Alger, Fontana.

Wintzer, P.
1932   « Bougie, place forte espagnole », Extrait du Bulletin de la Société de géographie d’Alger et de l’Afrique du nord, Alger, Minerva.

Yver, G.
1927   « Kabylie », Encyclopédie de l’Islam : 635-641.

Notes

1 Exégètes, jurisconsultes, théologiens.

2 Dans sa contribution intitulée « La citadinité, une notion impossible », le sociologue urbaniste Rachid Sidi Boumédiène (1998) analyse les usages idéologiques de la notion de « citadinité » dans les conflits urbains en Algérie.

3 Je nuancerais ce point de vue après avoir écouté l’historien moderniste tunisien Sami Bargaoui. Étudiant les évolutions dans les modes d’auto-désignation chez des groupes citadins tunisois d’origine turque en voie de tunisification, Bargaoui constate chez eux et chez les autres groupes de la ville une valorisation de l’autochtonie dans la définition de soi dans la Tunisie du xviie et xviiie siècles. Toutefois, il ne s’agit pas là d’une référence à l’autochtonie berbère passée dans l’oubli. Bien entendu la revendication d’une origine extérieure (et donc conquérante) n’est pas une pratique propre aux sociétés maghrébines. Pour la France, par exemple, jusqu’à la révolution, comme le souligne Anne-Marie Thiesse (1999), il était de bon ton dans les milieux de la noblesse de s’attribuer des ancêtres francs. Cette thèse est alors délégitimée, parce que l’idée de la nation comme communauté originelle du peuple s’impose.

4 Alors qu’on peut parfaitement par exemple s’interroger sur le rapport entre la « tirugza » kabyle et la « redjla » des villes comme Alger (les deux termes renvoient à la notion de « sens de la virilité »).

5 Litt. ville de l’histoire, ville historique.

6 L’impression de surinvestissement se trouve amplifiée par le sous-investissement qui touche les autres régions de l’Algérie ou du Maghreb. La singularité en paraît si imposante, qu’elle interdit tout travail comparatif sur des objets communs.

7 Dans sa thèse, Alain Mahé (2001) fait le point sur les théories et les travaux qui ont pris la Kabylie comme objet depuis le xixe siècle.

8 En 1980 avait eu lieu, ce qui avait été appelé « le printemps berbère », mouvement revendiquant la reconnaissance des langues populaires, dont le berbère, et des libertés démocratiques en Algérie. Ce mouvement était né en réaction à l’interdiction d’une conférence de l’écrivain défunt Mouloud Mammeri à l’université de Tizi Ouzou. En 2001, à l’approche de la date anniversaire du printemps berbère commémorant le 20 avril 1980, l’assassinat du jeune Guermah Massinissa dans une caserne de la gendarmerie, déclenchait ce qui a été appelé « le printemps noir », qui a donné naissance au mouvement dit des « ’arouchs » (plur. de ‘arch), du nom des anciennes confédérations tribales, durement réprimé.

9 Les régions berbérophones se trouvant dans les wilayas de Bouira, Sétif, Bordj Bou Arréridj, Jijel à l’est de l’Algérie, qui faisaient partie de la wilaya 3 historique.

10 Ces configurations nous montreraient qu’Alger, Dellys et ce qu’on appelle la Grande Kabylie représentent les confins occidentaux des royaumes médiévaux hammadite puis hafside. Les deux villes sont l’objet régulier de convoitises par les sultanats ouest-maghrébins almoravide (qui a fondé Dellys), mérinide et zyanide, tout au long du Moyen-Âge. Elles pourraient nous montrer que la Kabylie est envisagée, regardée par ses « découvreurs » du xixe siècle seulement à partir d’un nouveau centre politique (Alger), ce qui condamne à perdre de vue la longue histoire de sa constitution même.

11 C’est le titre de l’ouvrage d’E. Carette (1848).

12 Ce qui semble défendu par la thèse de Ouali Ilikoud (1999).

13 Les premiers auteurs coloniaux parlent d’ailleurs de Kabaïles, voir par exemple Édouard Lapène (2003).

14 Marc Côte (1991) et P.-L. Cambuzat (1986) soulignent que Béjaïa a été prise tardivement.

15 Ce genre d’étymologie est courant et résulte sans doute d’un processus d’appropriation symbolique de l’espace par l’arabisation des toponymes pour légitimer les nouveaux venus.

16 L’arabisant du xixe siècle, Auguste Cherbonneau, considère même que les villages kabyles sont conçus sur le modèle de la Kal’a des Béni Hammâd.

17 Connu comme historien des Abdelwadides de Tlemcen.

18 Igawawen, devient en arabe Zouaouas, dont on tirera le nom de « zouaves », contingents militaires « indigènes » recrutés par les Français aux côtés des « Turcos » et des « Spahis ». Là encore, les Français prolongent une pratique antérieure, puisque les Zouaoua fournissaient des contingents au bey de Tunis.

19 Mais il y a lieu de s’interroger sur le rôle particulier des Belqadi dans la prise et la re-fondation d’Alger au xvie siècle, voire dans sa gestion dans les premières décennies de la régence.

20 Belqadi : litt. Fils du qadi.

21 Litt. juge des juges, fonction équivalente à celle de chambellan.

22 Celle-ci vient rendre visite au sultan mérinide Abu el Hasan qui occupe alors Béjaïa. Brunschvig cite un autre exemple dans la Kabylie des Babors chez les Béni Tlilane, t. 2, p. 99.

23 La Djema’a (assemblée).

24 Considéré comme le saint patron de la ville de Tlemcen, Sidi Boumédiène n’y avait pourtant jamais vécu. Convoqué par le sultan almohade qui avait pris ombrage de son enseignement et s’inquiétait de sa réputation, il est mort sur le chemin au lieu-dit El Eubbad, où se trouve son mausolée construit plus tard par les Mérinides.

25 Brunschvig parle ici des Andalous, bien sûr.

26 Sidi Yahia est à Béjaïa l’objet d’un culte jusqu’au xixe siècle, d’autant plus important comme le souligne Brunschvig, que la ville a été privée de la sépulture de Sidi Boumédiène, t. 2, p. 320.

27 Dans ce contexte, peut être traduit par retraite spirituelle.

28 Pluriel de tajmat, assemblée.

29 Au début du siècle, le pays des Ath Ya’la avait servi de refuge au chérif Benlahrache, membre de la confrérie derqawa et originaire du Maroc, insurgé contre le pouvoir turc. Benlahrache était parvenu à menacer la ville de Béjaïa. Il a été tué par les Mokrani, alors alliés aux Turcs.

30 Dont est originaire Al Warthilânî.

31 Une mosquée.

32 Expédition pour la perception de l’impôt.

33 Ligues, factions.

34 Nous empruntons l’expression à Jacques-Jawhar Vignet-Zunz (1994).

35 La bourgade. Remarquons que la notion même suggère une idée d’urbanisation.

36 Le terme signifie montagnards, mais dans ce cas, comme le terme de Qbaïl, il devient ethnonyme.

37 Pôle, degré supérieur dans la hiérarchie soufie de l’intercession.

38 El Bekri signale déjà au xie siècle la forte présence d’Andalous à Béjaïa. Par ailleurs, les Hammadites ont occupé la Sicile. Notons aussi que longtemps avant l’occupation espagnole, les Andalous chassés d’Europe n’occupent pas tous, loin s’en faut, les premiers rangs et ne s’installent pas systématiquement dans les villes. À Béjaïa, comme l’écrit Brunschvig, nombreux sont ceux qui s’installent en périphérie et même en montagne.

39 Pour rappel, une des figures de ce djihad était Abu Yahia Zakaria Az-zwawi.

40 Il y a fort à parier que les zouaves qui servent le bey de Tunis suivent des voies tracées par leurs ancêtres au Moyen-Âge. Sur les zouaves au service du bey de Tunis, voir Moundji Smida (s.d.).

41 « Dans les montagnes, en effet, se trouvent presque toutes les ressources du sous-sol méditerranéen » (Braudel 1990).

42 Le recours à des termes arabes de amin, amin el umana, tamen (secrétaire, super-secrétaire, garant), kébir (dont les Français feront un lekbir : grand), et la tendance à la disparition des termes kabyles tels l’amoqrane (le grand), le mezouar (équivalent de major, premier amezouar, avec élision du a).

43 Le rôle de l’expansionnisme espagnol dans une telle universalisation nous semble évident.

44 Village, hameau.

45 Une histoire de la colonisation, de la genèse du nationalisme algérien ou encore l’histoire des luttes politiques postérieures à l’indépendance.

46 La lecture d’un des premiers auteurs coloniaux, Joanny Pharaon (1835), nous conforte dans cette idée.

Pour citer cet article

Nedjma Abdelfettah Lalmi,  Du mythe de l’isolat kabyle, Cahiers d’études africaines, 175, 2004

http://etudesafricaines.revues.org/document4710.html

Publié dans | 2 Commentaires »

137è anniversaire de la mort d’El Mokrani

Posté par Rabah Naceri le 11 mai 2008

elwatan.png

Samedi 10 mai 2008

barre.gif 

137e anniversaire de la mort d’El Mokrani

Qalaâ Nath Abbès pour l’histoire

qalaa.jpg

Pour une fois, la commémoration s’est faite en présence des walis de Béjaïa et Bordj Bou Arreridj, accueillis à leur arrivée par les autorités locales, ainsi que des notabilités de la Qalâa, à l’image de MM. Ali Haroun et Hocine Benmaâlem.

Après le dépôt de la traditionnelle gerbe de fleurs au carré des martyrs et sur la tombe d’El Mokrani, les délégations officielles ont visité les vestiges historiques de la Qalâa, tels que la mosquée Ousanoun dont la construction date de 1510. Deux conférences ont ensuite été données, respectivement par Seddik Djamel et le Pr Djamil Aïssani, sur le rôle politique et militaire de la Qalâa et sur le mouvement intellectuel dans la région des Biban durant la période médiévale. Pour rappel, la Qalâa Nath Abbès est un site historique et touristique de première importance. Elle a longtemps été le point de jonction entre les deux capitales hammadites, la Qalâa des Beni Hammad, dans le Hodna et Béjaïa sur la côte méditerranéenne. Après la prise de Béjaïa par les Espagnols en 1510, la Qalâa Nath Abbès deviendra la capitale d’un royaume autonome jusqu’en 1624. Assurant la survivance d’un Etat authentiquement algérien, la Qalâa s’opposera à l’hégémonie turque sur le pays, jusqu’à leur départ provoqué par l’arrivée des Français en 1830. La Qalâa reviendra au devant de la scène patriotique en 1871, lorsque l’un des descendants directs des Ath Meqrane, El Hadj Mohamed El Mokrani, en l’occurrence, mènera la résistance contre l’envahisseur français en compagnie de son frère Boumezrag et des deux fils de Cheikh Aheddad, Aziez et Mhand. Berceau de l’histoire et de la culture algérienne, la Qalâa Nath Abbès est aujourd’hui un village abandonné et quasiment désert. Le wali de Béjaïa, qui a reçu une liste de doléances des habitants, a promis de réparer la route et de construire un mausolée digne de la figure historique de Mokrani. C’est toujours ça de pris en attendant que Qalâa ait une école pour scolariser ses enfants et un dispensaire de santé pour soigner ses habitants. Toutefois, les habitants, que nous avons rencontrés après les cérémonies officielles, ne se faisaient pas trop d’illusions. Ils savent, pour l’avoir trop souvent vécu, que chaque 5 mai, les officiels viennent les bras chargés de promesses qui sont oubliées sitôt la dernière cuillerée de couscous avalée.

Djamel Alilat

________________________

Mon témoignage:  au cours de mon mandat, cela doit être au cours de l’année 1998, j’ai eu à visiter cette région avec le wali de l’époque et de certains directeurs de l’exécutif. Je fus sidéré par l’état d’abandon de ce village à tel point que j’ai questionné un vieux du village en lui demandant si la France coloniale les a visités. Toute la délégation s’est retournée vers moi. Le vieux m’a répondu par l’affirmative ; alors je lui ai dit de “patienter que l’indépendance les atteigne”. Tout le monde a saisi l’insinuation.

Oui ! Je confirme que c’est grâce à un citoyen qui leur a cédé un garage et au courage de certains enseignants que les élèves de cette région, hautement historique et révolutionnaire, ont pu échapper à l’analphbétisme total.

Je constate, malheureusement, encore aujourd’hui que l’école ainsi que le centre de soins promis par le wali de l’époque ne sont toujours pas réalisés malgré les recommandations fermes de l’Apw.

Publié dans | 1 Commentaire »

137e anniversaire de la mort d’El Mokrani

Posté par Rabah Naceri le 10 mai 2008

elwatan.png

Samedi 10 mai 2008

barre.gif 

137e anniversaire de la mort d’El Mokrani

Qalaâ Nath Abbès pour l’histoire

Pour une fois, la commémoration s’est faite en présence des walis de Béjaïa et Bordj Bou Arreridj, accueillis à leur arrivée par les autorités locales, ainsi que des notabilités de la Qalâa, à l’image de MM. Ali Haroun et Hocine Benmaâlem.

Après le dépôt de la traditionnelle gerbe de fleurs au carré des martyrs et sur la tombe d’El Mokrani, les délégations officielles ont visité les vestiges historiques de la Qalâa, tels que la mosquée Ousanoun dont la construction date de 1510. Deux conférences ont ensuite été données, respectivement par Seddik Djamel et le Pr Djamil Aïssani, sur le rôle politique et militaire de la Qalâa et sur le mouvement intellectuel dans la région des Biban durant la période médiévale. Pour rappel, la Qalâa Nath Abbès est un site historique et touristique de première importance. Elle a longtemps été le point de jonction entre les deux capitales hammadites, la Qalâa des Beni Hammad, dans le Hodna et Béjaïa sur la côte méditerranéenne. Après la prise de Béjaïa par les Espagnols en 1510, la Qalâa Nath Abbès deviendra la capitale d’un royaume autonome jusqu’en 1624. Assurant la survivance d’un Etat authentiquement algérien, la Qalâa s’opposera à l’hégémonie turque sur le pays, jusqu’à leur départ provoqué par l’arrivée des Français en 1830. La Qalâa reviendra au devant de la scène patriotique en 1871, lorsque l’un des descendants directs des Ath Meqrane, El Hadj Mohamed El Mokrani, en l’occurrence, mènera la résistance contre l’envahisseur français en compagnie de son frère Boumezrag et des deux fils de Cheikh Aheddad, Aziez et Mhand. Berceau de l’histoire et de la culture algérienne, la Qalâa Nath Abbès est aujourd’hui un village abandonné et quasiment désert. Le wali de Béjaïa, qui a reçu une liste de doléances des habitants, a promis de réparer la route et de construire un mausolée digne de la figure historique de Mokrani. C’est toujours ça de pris en attendant que Qalâa ait une école pour scolariser ses enfants et un dispensaire de santé pour soigner ses habitants. Toutefois, les habitants, que nous avons rencontrés après les cérémonies officielles, ne se faisaient pas trop d’illusions. Ils savent, pour l’avoir trop souvent vécu, que chaque 5 mai, les officiels viennent les bras chargés de promesses qui sont oubliées sitôt la dernière cuillerée de couscous avalée.

Djamel Alilat

________________________

Mon témoignage:  au cours de mon mandat, cela doit être au cours de l’année 1998, j’ai eu à visiter cette région avec le wali de l’époque et de certains directeurs de l’exécutif. Je fus sidéré par l’état d’abandon de ce village à tel point que j’ai questionné un vieux du village en lui demandant si la France coloniale les a visités. Toute la délégation s’est retournée vers moi. Le vieux m’a répondu par l’affirmative ; alors je lui ai dit de « patienter que l’indépendance les atteigne ». Tout le monde a saisi l’insinuation.

Oui ! Je confirme que c’est grâce à un citoyen qui leur a cédé un garage et au courage de certains enseignants que les élèves de cette région, hautement historique et révolutionnaire, ont pu échapper à l’analphbétisme total.

Je constate, malheureusement, encore aujourd’hui que l’école ainsi que le centre de soins promis par le wali de l’époque ne sont toujours pas réalisés malgré les recommandations fermes de l’Apw.

Publié dans Les Ulemas n'Bgayet | Pas de Commentaires »

3. HISTOIRE de BOUGIE-BGAYET

Posté par Rabah Naceri le 3 novembre 2007

babbahr.jpg 

Un petit résumé pour ceux qui sont pressés !!

Nous vous présentons ci-dessous un petit résumé de l’histoire de Bgayet pour ceux qui n’ont pas le temps matériel de lire l’histoire plus ou moins détaillée qui vient juste après.

Située au cœur de l’espace méditerranéen, Bougie – actuellement Bejaia – ville d’Algérie qui donna son nom aux petites chandelles (les bougies) et à partir de laquelle les chiffres arabes ont été popularisés en Europe, renferme de nombreux sites naturels et vestiges historiques qui témoignent encore aujourd’hui des fastes de sa longue histoire.

http://xxx.lanl.gov/ftp/math/papers/0304/0304219.pdf

Le rôle joué par Bougie dans la transmission du savoir au Moyen-âge est confirmé par les séjours plus ou moins longs de personnalités scientifiques et littéraires prestigieuses, versées dans tous les domaines de la connaissance : le métaphysicien Andalou Ibn Arabi, le mathématicien Italien Léonardo Fibonacci, le philosophe Catalan Taymond Lulle, l’historien et célèbre père de la sociologie moderne Ibn Khaldoun, le poète Sicilien Ibn Hamdis, et bien d’autres encore…

Vers le milieu du XIème siècle, la carte politique du Maghreb est bouleversée. Le royaume Berbère des Hammadites, en conflit avec les Almoravidesà l’Ouest et avec les Zirides à l’Est, transfère sa capitale vers Bgayet (Bougie). L’antique Saldae (nom romain donnée à Bougie) inaugure ainsi son rôle historique et deviendra l’une des villes les plus prospères du Maghreb.

En 1136, elle repoussa une expédition gênoise, mais fut prise par les Almohades en 1152. Elle redevint une place commerciale, scientifque et culturelle prospère sous les Hafsides (XIIIème – XVème siècle). Cette période médiévale représente l’âge d’or de la ville, notamment grâce à l’impulsion du prince Hammadite En-Nacer.

Source: « Gehimab » . Université de Bgayet

Cliquez sur Gehimab : lien se trouvant sur la colonne de gauche.

__________________________________

 

bougie18331.jpg

Photo d’avant 1830

HISTOIRE DE BEJAIA

ET DE SA REGION

depuis l’antiquité jusqu’à 1954
Auteur Mouloud GAÏD

Edition MIMOUNI 1976.

La région dont nous nous proposons de rappeler l’histoire, se limite approximativement: à l’Ouest par babbahr.jpgles crêtes du Djurdjura; à l’Est par les Babors auxquels se soudent les Bibans qui s’étendent jusqu’au Sud-Est dominant les plaines de la Médjana et de Bordj Bou-Arrirédj. Une vallée, où serpente la Soummam, séparant les Babor-Biban du Djurdjura, débouche vers le Sud à Ighrem, El Asnam, en une riche plaine plantée d’oliviers, d’arbres fruitiers, de vignobles et d’autres cultures.Le golfe de Béjaia, sur le bord duquel la ville s’élève en amphithéâtre, offre l’aspect d’un vaste lac entouré d’un rideau de montagnes aux profils capricieux: d’abord la crête de Gouraya qui domine la ville; à sa droite le pic de Toudja ; en face et suivant l’ellipse du littoral, viennent la cime de Bou-Andas, les dentelures rocheuses de Béni-Tizi, du Djebel Takoucht, d’Adrar-Amellal, Tizi-ou-Zerzour, la large croupe des Babors à côté du pic du Tababort ; enfin, au dernier plan, la silhouette bleuâtre du pays de Jijel.

Lorsqu’on s’éloigne de la ville pour se diriger vers Ziama, les gorges de Chaabet-EI-Akhra, on suit, sur un parcours de plus de trente kilomètres, le demi-cercle formé par le golfe. La route qui suit parallèlement le rivage traverse une plaine fertile dominée par des sites pittoresques verdoyants avec une végétation épaisse et drue.

Les bords de la Soummam que l’on traverse sont couverts d’ajoncs et de lauriers-roses séparant ses rives de beaux jardins où figuiers, oliviers, orangers, abricotiers, et tant d’autres se coudoient, tout atteste, en ces lieux, une impulsion intelligente, beaucoup d’esprit d’initiative, du goût et du sérieux dans le travail. Après Souk-el-Khemis et sa douce plaine, la bande qui s’étend le long du rivage se rétrécit peu à peu pour aboutir, vers le Sud-Ouest en suivant la rivière, à la route menant aux gorges. La végétation, en certains endroits du bord de la route, constitue un véritable fouillis de plantes sauvages, de lierre, de vigne vierge, de lianes épineuses, de ronces; sur les pentes douces ou abruptes des frênes, des pins, des chênes-verts, des chênes-lièges, des eucalyptus émergent des gros buissons de genêts et de lentisques au milieu desquels, souvent une eau limpide, trace des sillons de fraÎcheur et de vie.

Les gorges offrent un décor grandiose et titanesque par sa beauté et ses proportions. L’âpreté des roches en surplomb, la sévérité des montagnes s’élevant à pic sur les deux rives du canon qui murmure au fond de l’abîme, la route constamment suspendue sur l’abîme, tantôt creusée dans le flanc de la montagne, tantôt établie sur des arches de maçonnerie aux endroits durs de la paroi, des oiseaux ville.jpgde toutes sortes, points noirs là-haut, très haut, tellement hauts qu’ils semblent planer près du toit du monde, font ressentir au milieu de ce paysage, la fragilité de l’homme, et nul parmi ceux qui traversent ne peut se défendre d’un sentiment d’inquiétude ; c’est sans doute pour cette raison qu’on l’appelle « Chaabet-el-Akhra ». Lorsqu’on escalade les pentes de Gouraya et qu’on aboutit au mausolée, on jouit d’un panorama incomparable. Au bas, la ville apparaît comme un petit village de lilliputiens. Dans la buée opaline du matin disparaît la ligne d’horizon et le ciel semble se confondre avec la mer. Vers le Sud-Ouest, sur le flanc de cette montagne, apparaît Toudja noyée dans la verdure où coulent intarissables des sources arborant au milieu d’orangeraies séculaires, et, en face les massifs imposants des Babor et des Bibans jonchés d’une multitude de villages, points blancs à peine visibles. Lorsque le soleil, disparaissant à l’horizon, laisse derrière lui des nuages étincelants d’or, toutes ces montagnes sont diaprées des plus vives couleurs et se réfléchissent avec une netteté sur la nappe transparente et mobile; ce spectacle grandiose se ternit ensuite progressivement, sous l’influence des vapeurs humides de la mer, en passant par des nuances des plus variées. A ce spectacle enchanteur, la rade offre un havre aux navires et barques de pêche que peu de côtes de la Méditerranée possèdent. C’est sans aucun doute, pour ces raisons que les Phéniciens avaient choisi ce lieu pour l’un de leurs comptoirs-colonies, que les Romains conservèrent et que En Nacer Ben Hammad ( Dynastie Berbère ) y édifia sa capitale.

La population et ses origines

A l’époque romaine, les populations qui occupaient la région étaient connues sous le nom de Banioures, de Kedamouziens (Ketama) et des Babares (desquels vient le nom Babor donné à la montagne) dans les massifs des Babors et de Tababort. Sur les deux rives de la Soummam, en amont, vivaient les Nababes et les Masinissences (Imsisen) concentrés sur les pentes occidentales des Bibans, et en face sur les pentes du mont Ferratus (Djurdjura) ; plus bas, et sur l’autre versant du Djurdjura dominaient les Quinquegentiens dans l’espace compris entre Bougie et Dellys. Ibn Kheldoun les rattache à la tribu des Sanhadja dont ils constituent les deux branches : Zouaoua à l’Ouest, Ketama à l’Est. Les Zouaoua occupaient les territoires s’étendant entre EI Djazair bled Mezghena (Alger) au golfe occidental de Bougie. Ils «habitent au milieu des précipices formés par des montagnes tellement élevées que la vue en est éblouie, et tellement boisées qu’un voyageur ne saurait y trouver son chemin. C’est ainsi que les Béni-Ghobrin habitent le Ziri, montagne appelée aussi Djebel – Zan, à cause de la grande quantité de chênes-zen dont elle est couverte, « et que les Béni-Feraoucen et les Béni-Iraten occupent celle qui est « située entre Bougie et Tedellis (versant Ouest). Les Fenaïa, la vallée et les pentes orientales du Djurdjura. Cette dernière montagne est une de leurs retraites les plus difficiles à aborder et les plus faciles « à défendre; de là ils bravent la puissance des gouvernements, et « ils ne paient l’impôt qu’autant que cela leur convient … »

« Les Ketama occupaient les territoires s’étendant entre El Coll et Bougie le long du littoral, et les plaines du Midi jusqu’au massif des Aurès. Leurs principales villes étaient: Igudjan, (près d’Ain El Kebira), Sétif, Baghaïa, Negaous, Bélezma, Mila, Kessentina, Skikda, El Coll, Djidjel … »

Dans la région qui nous préoccupe, la fusion entre Ketama et Zouaoua si proches les uns des autres, s’enrichit de nombreux apports extérieurs. A l’époque phénicienne et carthaginoise, des éléments orientaux et maghrébins de l’Est s’étaient déjà fondus dans la masse au moment de l’établissement des Romains. Les Berbères romanisés au service de l’Empire venus des localités voisines ou des provinces lointaines en qualité de fonctionnaires se sont intégrés eux aussi à la masse des indigènes.

C.L. Féraud raconte qu’en 1848, il fit connaissance à Béjaïa de Cheikh Hassen Ben Ouareth qui lui apprit que certaines tribus locales descendraient de « Roumain » : « Les Aït Ali ou-Rouma, dans la tribu des Ouled Abdel Djebar, sur la rive droite de l’oued Soummam; tous les habitants de fraction qui se compose de trois villages : Ighil Ibezerad, Tiachafen, Aït Allaoua sont très fiers et très jaloux d’une origine qui les fait descendre, assurent-ils, des anciens possesseurs de Bougie (Saldae) envahie par des conquérants et refoulés dans l’intérieur des terres. Ils appuient leurs prétentions sur l’analogie même du nom de leur fraction. Le village d’lghzer el Kobla, dans la fraction des Aït Ferguane chez les Béni-Immel, ses habitants affirment aussi descendre des chrétiens chassés de Tiklat (ancienne Tubusuptus).

Il faut dire que le mot « Rouman » désignait sans distinction, Romains, Vandales, Grecs (Byzantins) et tous ceux qui n’étaient pas d’origine berbère, et que le mot « Afariq » désignait les Berbères romanisés. L’intégration de tous ces éléments à la société indigène ne se fit que lentement et progressivement en raison des dispositions consenties aux non-musulmans aux débuts de l’Islam. Les Emirs de l’Ifriqia les utilisèrent à leur service dans l’armée et dans l’administration. Les Romains désignaient par Quinquegentiens les cinq tribus les plus importantes de la Kabylie qui les avaient continuellement combattus et ne s’étaient jamais soumises. C’étaient: ifenaïen, Imsissen (sur le versant oriental), Ait Irthèn, Ait Feraoucen, Ait Ghobrini (sur le versant occidental). (Recueil des notices et mémoires de la Province Constantine)

Ibn Khaldoun. Histoire des Berbères T.I pp 257-7

Idem, p. 291

Les Français prétendaient que la tribu d’Idjissen descendait de Carthaginois en raison de leurs mœurs et du type de tatouages portés par leurs femmes. (C.L.Feraud. Revue africaine, 1857, n° 12.)
Ziadat Allah (817- 838) s’en servit pour combattre les troubles fomentés par les Milices arabes, son général se nommait Ben Abdellah El Ifriqi (ce qui atteste son origine) ;
Abou Mohamed Ziadat Allah II (863-864) avait pour chef de sa garde Foutouh El Massihi (sans doute en raison de la religion qu’il continuait à pratiquer) ;
Abou Ishaq Ibrahim Ben Ahmed (Ibrahim II) (875-902) avait comme chef de bureau de l’impôt foncier, Sawada d’origine chrétienne.

L’historien El Yacoubi contemporain de l’Emir Ibrahim II, visitant l’Ifriqia écrivait: « les populations de l’Ifriqia se composent: d’Arabes, de Perses et d’Autochtones composés de Berbères, Roum et Afriq. Les Berbères constituent la grande majorité de la population et parlent leur langue; ils sont groupés en tribus indépendantes les unes des autres. Les descendants de Byzantins constituent des îlots aux flancs des Aurès et dans la plaine de l’Ifriqia. Les Afariq reste des Berbères romanisés, qui n’avaient pas encore embrassé l’Islam, résident dans les anciennes places fortes byzantines souvent aux côtés des Roums, et parlent un « berbère latinisé … »

pise.jpg

Un siècle après, El Bekri faisant le même voyage, mentionne l’existence de Rouman mais point d’Afariq, ce qui laisse supposer que les Berbères romanisés se sont réintégrés dans leurs tribus d’origine ou avaient constitué des communautés spécifiques. Les descendants des immigrés d’origine grecque qui se fondirent par métissage dans la masse des habitants locaux et les descendants des Berbères romanisés ou des colons Romains n’étaient pas, du reste, également répartis dans tout le territoire ; ils étaient plus nombreux dans le royaume des Aghlabides plus tolérants sans doute que leurs voisins les Ibadides de Tahert, démocratiques dans leurs institutions, mais très actifs et convainquant dans leur action prosélytique.

Depuis le XIème siècle la région de Béjaïa, théâtre de nombreux événements à partir de la deuxième moitié du XIème siècle, sa population dans ses conditions de vie comme dans sa composition ethnique en connut des répercussions importantes. Les époques les plus saillantes de ces bouleversements furent ; la transformation de Béjaïa en capitale par les Béni-Hammad – l’occupation de cette ville par les Espagnols – la domination de la région par les Français. En l’an 460 (1067-68), écrit Ibn Khaldoun. En-Nacer Ben Alennas (des Bénou-Hammad) s’empara de la montagne de Bougie. A Béjaïa, localité habitée par une tribu du même nom, il fonda une ville à laquelle il donna le nom d’En Nacéria mais tout le bougie1911.jpgmonde l’appelle Begaïa, du nom de la tribu» (l’altération du g en j a donné Béjaïa, mais les Kabyles l’appellent Begaït. En Nacer fit venir de la Kelâa des Béni-Hammad et des environs des milliers d’ouvriers pour construire en quelques mois l’immense mur d’enceinte flanqué de bastions qui part des rives de la mer et s’élève jusqu’au mont Gouraya où il se perd dans les rochers abrupts. L’enceinte terminée, il encouragea ces ouvriers à construire leur propre maison et, afin que le manque de matériaux ne devint pas un obstacle à leur réalisation rapide, il obligea tout individu qui voudrait pénétrer dans la cité, quelle qu’en soit la raison, à apporter au moins une pierre sous peine d’une amende égale à un « Naceri ». Ce moyen réussit fort bien tant auprès des grands que des humbles. La ville prit forme en peu de temps avec ses rues, ses boutiques, ses mosquées, ses fandouks et caravansérails, ses écoles, ses quais, etc … Les environs de la ville, convertis en jardins, furent ornés de nombreuses villas, de norias, de bassins d’irrigation, créant ainsi un climat de paix et de prospérité. Pour lui et sa famille, En Nacer fit construire un palais d’une grande beauté dont les colonnes en marbre rose furent importées de Gênes; les meilleurs artisans et artistes italiens, tunisiens, andalous furent engagés à la finition de l’œuvre. Il l’appela Ksar-Louloua (Le château de la perle).

palaishammadite.jpg

Palais Hammadite

Le goût des créations rapporte la légende, devint chez Moulay En-Nacer une passion qui l’absorba complètement, il ne songeait plus à de nouvelles conquêtes, négligeait même l’administration importante du reste de son empire, consacrant ainsi tout son temps à surveiller l’exécution des travaux qu’il a conçus et ordonnés. Suivis des grands de la cour et de nombreux musiciens, il montait chaque soir en bateau et se rendait au milieu de la rade pour mieux contempler de là les progrès de son œuvre civilisatrice». Il parvient, un jour à tirer de ses méditations, Sidi-Mohamed Touati personnage vivant dans l’ascétisme, vénéré de tous, et l’emmena dans sa promenade au milieu du golfe. « Admire, lui dit Moulay En-Nacer, les progrès de mon entreprise et la splendeur dont brille aujourd’hui notre capitale du sein de laquelle s’élèvent majestueusement les minarets de plus de cent mosquées. El Yacoubi ( Abou El Abbas Ahmed Ibn Yacoub ) d’une famille de hauts fonctionnaires de l’empire abbasside, fut lui même homme de gouvernement auprès de plusieurs souverains orientaux plus ou moins dépendants de Baghdad. Pour le service de ses maitres ou pour sa propre satisfaction, il voyagea beaucoup, séjournant dans les pays et y menant des enquêtes. Agent au pouvoir, et moins géographe qu’historien, il se montre avant tout curieux des populations et des revenus que l’Etat en tire. Il a écrit le résultat de ses investigations dans le « Kitab el Buldan ». Il mourut en 284 (897. J.C).

Les Afariq sont les Béni-Fergan (Berbères romanisés, les africains en langue berbère). Persécutés par les Vandales, ils se regroupèrent autour des places fortes quand vinrent les Byzantins, ils y étaient quand vinrent les Arabes. Les guerres les acculèrent à décrocher pour se réfugier dans les montagnes qui prirent leur nom : Béni-Fergan. Ceux qui demeurèrent dans la plaine autour des centres fortifiés devinrent musulmans très tôt, mais on continua à les appeler les Béni-Fergan. On appelait cette montagne «Adrar Imsyouen » la montagne d’Imsyouen du nom de la tribu qui y habitait cette partie s’appelait Timsioueth. Les Espagnols l’appelèrent Bugia d’où les Français tirèrent le nom le nom Bougie.

bougie18331.jpg

« Bejaia n’est-elle pas la plus belle ville du monde et n’est-elle pas digne du nom de Meka-Seghira ?

Sidi Touati, au lieu de s’enthousiasmer devant ce magnifique tableau, adressa au contraire, de vives remontrances au sultan; blâma son ambition et sa passion aveugle pour le luxe et la manie des créations. Tu oublies, disait-il, l’instabilité des choses humaines; apprends donc que les monuments que tu t’obstines à élever à grands frais tomberont en ruines, seront réduit en poussière et la renommée que tu espères fonder sur leur durée s’écroulera comme eux avec le temps. Moulay En-Nacer paraissant sourd à toute exhortation, Sidi-Touati ôta son burnous le déploya devant le sultan pour lui cacher la vue. A travers ce rideau improvisé et devenu transparent En-Nacer aperçut une ville, mais ce n’était pas la sienne; partout le sol jonché de ruines, les mosquées, le palais et les resplendissants édifices disparus; en un mot, ajoute la légende, il vit Bejaia des «temps modernes et presque inhabitée.

Après cette manifestation magique, En-Nacer, vivement impressionné et comme frappé d’aliénation mentale, renonça aux honneurs, abdiqua en faveur de son fils, et à quelques tempsde là disparut pendant la nuit (1089). On fit pendant quatre ans des recherches les plus minutieuses pour découvrir sa retraite. Enfin, une barque de pêcheurs aborda « un jour, par hasard l’Îlot de Djerba au nord de Gouraya. Les marins trouvèrent sur ce rocher un anachorète presque nu et réduit à un état prodigieux de maigreur; c’était Moulay En-Nacer. La nouvelle de cette découverte ne tarda pas à être connue à Bejaia. Moulay En-Nacer, inébranlable dans sa résolution persista dans son isolement et mourut enfin sur son rocher …

Une autre légende prétend que Sidi-Touati l’ayant décidé à rentrer dans le monde, Moulay En-Nacer vécut longtemps après. Laissant les rênes de son gouvernement entre les mains de son fils El Mansour, il serait parti à la tête d’une armée en Espagne participer à la lutte contre les chrétiens où il finit ses jours. La renommée de Bejaia attira de partout des savants, des commerçants, des poètes, des artistes, des marins, donnant ainsi à la ville l’aspect d’une capitale d’un pays prospère et le siège d’une puissante dynastie. La ville prit alors une ampleur considérable.
Les murailles de l’enceinte l’entourant de l’Est et à l’Ouest lui donnaient l’aspect d’un rectangle de 140 à 150 hectares. La ville se divisait en vingt-un quartiers :

Bab el Bahar (quartier de la marine)

Aguelmine (autour de la Mairie actuelle)

Bridja (emplacement de l’hôpital et des casernes)

Sidi Bou Ali (au-dessus du cimetière chrétien)

Acherchour (quartier des Cinq-Fontaines)

Kenitra (autour de la zaouia de Sidi Touati)

Sidi Abdel Nadi (environs du Fort Moussa.)

Bab Louz (Porte du Grand-Ravin)

Bab Mergoum (face au Djebel Khelifa)

Azib Bakchi (citernes romaines)

Karaman (Près de l’Eglise transformée en Mosquée actuellement)

Kaâ Zenka (ancienne rue Trézel)

Moumet Cheikh (Arsenal)

Sidi Abdelhak (entre la porte Fouka et la Casbah)

Dar Senaâ ou Sidi Seddik (au bord de la mer, entre la Casbah et la mer)

Ain Amsiouen (au-dessus de Bridja)

Ain Illès (près des Cinq-Fontaines)

Ain Bou Khelil et Sidi Naïmi (près des Cinq-Fontaines)

Ben Derra (entre Ain Illès et Ain Amsiouen)

Tighilt (le plateau en haut du Fort Moussa et le quartier des Cinq-Fontaines).

Chaque quartier avait sa mosquée ou sa zaouia. Les principaux édifices construits par les Bani-Hammad acquirent une grande renommée pour leurs richesses et leur splendeur artistique.

  • Ksar Amimoun situé au pied de la montagne, à proximité de la porte du Grand Ravin; à la bifurcation des chemins de Sidi Touati et de l’ex-fort Clauzel.

  • Ksar Kaouakeb, château de l’Etoile (emplacement de l’ex-Fort Barral)- Château des troupes (casernes) – (près des anciennes citernes romaines)

  • Ksar Louloua (Château de la Perle) situé sur la crête de Bridja (hôpital)Les portes de la ville étaient au nombre de six :

1. Bab El Bahr (porte de la marine)
2. Bab Dar Senaa (Porte de la Darse) supprimée par les Espagnols lorsqu’ils battirent la Kasba.
3. Bab el Bounoud (Porte des Etendards – Porte Fouka, actuellement).
4. Bab el Mergoum ou Bab Ber, située à la hauteur de la Koba de Sidi Amokrane, au début du chemin de Rouman.
5. Bab Amsiouen, au bord de Bridja
6. Bab Es Sadat. un peu au debut du Fort Abd El Kader, sur la route qui mène vers le port.

babfouka.jpg

Pendant que la ville de Bejaïa gagnait en importance, celle de la Kelaa déclinait peu à peu, d’abord avec le départ de Moulay En-Nacer que suivirent de nombreuses familles de toutes conditions; ensuite, avec El Mansour (1090) fuyant la pression et l’insécurité que faisaient régner les tribus des Benou-Hillal sur le voisinage, et enfin, à la suite de la victoire de Abdelmoumen Ben Ali sur les Beni-Hammad et la chute de la Kelaa (1152).

Déjà sous le règne de En-Nacer et de El Mansour, de nombreuses familles avaient été implantées en des points stratégiques dans les montagnes des Bibans, des Babors et sur les flancs du Djurdjura pour constituer une ceinture de sécurité contre d’éventuelles incursions des Beni-Hillal. Ce fut à partir de cette époque que se constituèrent certains villages dans ces contrées. Etat de la ville à rapprocher avec son aspect des suites de la bataille livrée contre les Espagnoles en 1509 El Mansour (1089-11014) succédant à son père En-Nacer ne s’établit à Bougie qu’en 1090 (il était demeuré à la Kelaâ). Il poursuivit l’œuvre de son père sans défaillance. (Revue africaine, N°12 Article de C.L. Féraud).

Selon Ibn-Khaldoun, le départ des populations de la Kelaâ débuta, pour certains, dès l’apparition dans le voisinage des éléments précurseurs de la tribu des Benou-Hillal. La légende rapporte de la manière suivante les circonstances qui avaient amené Yala et sa famille à émigrer dans les Babors, région appelée aujourd’hui «Aït Yala-nath-Zemmourine». Yala avait un jardin aux portes de la ville où il cueillait le raisin de sa vigne en cet été de 1061. Le transport se faisait à dos d’âne dans des choiris. Habituée au même chemin, la monture regagnait seule le domicile où l’attendait le fils qui déchargeait le fardeau. L’âne revenait au jardin où Yala et ses autres enfants accomplissaient leur tâche. Le va-et-vient se faisait sans encombre. Les gens habituées à la discipline imposée par le prince El Mansour, étaient correctes, honnêtes, respectueuses des biens d’autrui, ce qui faisait de la capitale un havre de paix et de prospérité. Au cours de ce va-et-vient, l’âne, un jour, tarda à revenir. Yala, inquiet reprit le chemin habituellement suivi par sa monture. A quelques pas de là, il le vit arrêté, la charge en déséquilibre. Quelqu’un s’étant donc amusé à perdre quelques grappes de raisin fit pencher la charge qui obligea la bête à s’arrêter. Après avoir rétabli l’équilibre, Yala reconduisit l’âne à la maison. Mais non loin des remparts, il vit des individus étranges qui s’apprêtaient à camper au milieu de leurs hameaux. Il ne douta plus des auteurs du vol de son raisin. Le soir, quand tous les siens étaient rentrés, il tint un conseil de famille pour discuter des événements de la journée et des mesures effrayantes qui circulaient sur les nouveaux arrivés. Après que chacun ait donné son avis sur l’attitude à prendre en la circonstance, Yala exprima le sien en ces termes: l’homme au méhari dont on avait vaguement entendu parler est sous nos murs, d’un moment à l’autre, nous risquons d’être ses victimes, son geste d’aujourd’hui atteste qu’il est sans scrupule et qu’il ne respectera pas le bien d’autrui, il faut avant qu’il soit trop tard quitter ces lieux, et pour ne point éveiller l’attention des voisins, nous allons faire semblant de nous disputer et décider, sous le mouvement de la colère, la vente de nos biens à l’exception de la maison. Quant au troupeau, il partira dès l’aube etnous attendra à une journée de marche vers le nord.

Le lendemain tout se passa comme prévu, et, la nuit tombante, rien ne manquait pour le départ. Au moment où tout le monde dormait, que la ville était déserte, Yala et ses gens quittèrent pour toujours la Kelaâ. Au matin, les voisins s’étonnant du silence qui régnait dans la maison, forcèrent la porte. Les chambres étaient vides, quelques objets sans valeur gisaient ça et là. On remarqua cependant dans un coin un Gassaâ (plat en bois). Quand on la souleva on découvrit deux pigeons : l’un après quelques mouvements s’envola, l’autre se blottit dans un coin. On s’aperçut qu’il portait quelque chose au cou ; c’était un pli portant l’inscription suivante : celui qui a des ailes s’envole, celui qui en est dépourvu reste à la merci du premier venu». Il faisait allusion à l’intrusion des nouveaux étrangers et conseillait à ceux qui étaient conscients du danger de quitter le pays alors qu’il était encore temps.

Après quelques jours de marche, Yala et sa famille campèrent au bord de la rivière Chertioua, au nord de Bordj Bou Arreridj, mais ce lieu n’offrait pas les garanties suffisantes de sécurité et de viabilité : de l’eau tiède, des moustiques pas d’abri sûr contre un éventuel ennemi chargea donc son berger de repérer dans la montagne un endroit de conditions avantageuses. Ce fut grâce à 1’un des ces boucs appelé « Abadh» qu’il trouva une clairière bien abritée, facile à défendre, au bas de laquelle coulait une source fraîche et abondante ou sa bête venait se désaltérer aux heures chaudes de la journée. Yala s’y établie et prospéra. Mais l’exode le plus important fut enregistré lors de l’écrasement de la Kelaâ par les Almohades. Les populations s’éparpillèrent dans les localités voisines de Béjaïa pour bénéficier de la protection directe du souverain, et dans les montagnes du Djurdjura. Biban, Babor ainsi que dans la Vallée. Nombreuses les familles qui se disent aujourd’hui originaires de la Kelaâ, tels les Beni-Yala d’El Adjissa qui couvrent toute la région de Bouira et de Beni Mansour, les Sanhadja, les Beni-Messaoud, les Beni-Mimoun, etc… Béjaia, elle-même, n’échappe pas aux représailles du vainqueur, Moulay Yahia, démit de son trône par les Mouménides, les personnalités connues pour leur attachement à l’ancienne dynastie furent expulsées, elles se rendirent à Alger, Tunis, Constantine où elles trouvèrent refuge et emploi; les autres partisans se retirèrent dans les montagnes voisines où elles s’intégrèrent peu à peu aux tribus Mezaïa, Zouaoua, Fenaïa, Djobabra, entre autres. La région connut, dans son ensemble, un bouleversement important, d’une part par la perte de nombreuses familles citadines parmi les plus aisées et les plus célèbres par leur savoir ou leurs fonctions, et d’autre part par l’implantation de nouveaux habitants dans les montagnes jusque là relativement peu peuplées. La constitution de trois royaumes à la suite de l’effritement de l’empire mouminide redonna, en certaines périodes à Bejaia EI-Hafsia sa renommée de capitale intellectuelle, sa prospérité et sa puissance dans le Maghreb, des familles venues de toute part d’Andalousie, de Tunisie, de Tlemcen apportant leur savoir et leurs richesses s’établirent en ville ou dans la proche banlieue, les commerçants et les gens de métiers les tribus voisines grossirent à leur tour la population active, redonnant ainsi aux Bougiotes un sang nouveau.

Au cours des guerres que se sont livrées les Hafsides, les Mérinides et les Abdelwadides, la région de Bougie subit à nouveau la présence d’étrangers, et parfois durant de longues années. On se souvient du long siège de Béjaïa par Abou Hammou, Sultan de Tlemcen, qui, n’ayant pas réussi à s’emparer de la ville, se retira sur ses terres laissant à Tiklat, à Yakouta, à Hisen Beker, à Tamezezdekt plus de trois milles hommes (Tudjin et Zenata) avec leurs familles. Ceux-ci s’y étant définitivement établis épousèrent par la suite, la cause de Moulay Abdelaziz. Ce fut donc un apport de plus à l’élément ethnique de la Vallée. Aujourd’hui aucune famille ne se dit, Zenata ou Tenoudji tant l’intégration a été totale et profonde.

La population citadine de Bejaia subit un autre bouleversement dans sa composition ethnique lors de la prise de la ville par les Espagnols en 1509. Ceux-ci, dans leur acharnement à détruire la ville pour acculer les défenseurs à la reddition, obligèrent toute la population à évacuer, pour répondre à la placephilippe.jpgpolitique de Charles Quint leur roi, qui visait à la création de places fortes et de colonies peuplées uniquement de chrétiens. Mais, du fait de l’incapacité de la Métropole à ravitailler la garnison, et de celle-ci à vivre de ses propres moyens, cette politique aboutit à Un échec qui obligea les gouverneurs à solliciter le retour des habitants auxquels ils promirent le libre exercice de leur culte, de commerce et de langue. Très peu de personnalités de la cour Hafside réintégrèrent: les Andalous et pour cause – s’expatrièrent tous, une fois de plus, vers Alger, Tunis, Kesentina. Des anciens Bougiotes ne revinrent que ceux qui, originaires des environs, s’étaient réfugiés non loin de là. La ville s’était repeuplée de nouveaux habitants descendus des montagnes voisines Imzaïen, Ifenaien, Zouaoua, Aït Djebar. En 1511, les Espagnols, d’après El Mérini, les évaluaient à huit mille. Résidant hors des quartiers réservés aux chrétiens et n’ayant pas accès au port. Les nouveaux Bougiotes vécurent en relation seulement avec l’arrière pays qui leur fournissait ses produits qu’ils revendaient aux Espagnols. Cette Situation qui leur fermait les horizons habituels, jointe aux désirs de tous de chasser l’étranger de leur sol, amenèrent les Bougiotes ,d’accord avec leur Prince, à contacter Arroudj et son frère Kheiredine pour une aide militaire. On sait que la ville ne fut libérée qu’en 1555 par Salah Raïs.

A partir de ce moment, Bougie devint une ville parmi tant d’autres du beylek de Kesentina. Sa population s’enrichit de nombreux Andalous chassés d’Espagne à la suite de leur révolte de 1573, et de leur expulsion définitive en 1609 ; elle accueillit les Turcs retraités civils ou militaires qui y exercèrent leurs fonctions, elle abrita tous ceux qui vinrent étudier, commercer, exercer un métier manuel ou intellectuel; elle offrit un havre sûr aux navigateurs aux armateurs, aux corsaires de toutes les nations. Cette population hétérogène conserva pendant longtemps sa diversité. Kabyles, Andalous, Turcs et Kouroghlis, n’admettaient de mariages qu’entre les personnes de même « race », sans que pour cela l’entente et l’amitié entre tous ne fussent altérées. La langue kabyle, parlée par la très grande majorité des habitants devint la langue véhiculaire, la langue materne!le de ceux qui, à l’origine, n’en connaissaient pas un mot.

portesarrazine.jpgEn 1833, quand les Français, sous le commandement du général Trézel, débarquèrent à Bougie, la population ne dépassait pas 2000 âmes. Une bonne partie avait déjà quitté les lieux, les Turcs en particulier, dès l’occupation d’Alger et de sa banlieue. La résistance à l’envahisseur et la répression du vainqueur qui en suivit réduisirent considérablement les familles qui demeurèrent en ville.

En 1835, des raisons politiques et surtout le voisinage de peuplades constamment hostiles, décidèrent les autorités françaises à réduire l’étendue de l’ancienne enceinte. Cette mesure eut pour résultat d’amener la ruine immédiate de plusieurs quartiers et de motiver, le départ de la majeur partie des habitants qui, ne trouvant pas à s’établir à l’intérieur de la ville, émigrèrent en Kabylie (Djurdjura, Babor, ou Biban), à Alger, Annaba, Constantine et même à Tunis. En 1848, Bougie avait peu progressée, la population composée de quelques Kabyles citadins, quelques modestes Kouroghlis et Andalous d’extraction, que le manque seul de ressources avait empêché de suivre l’émigration, s’élevait, dit C. Féraud, à trois cents individus, tout au plus.

La population Bougiote ne se reconstitua que beaucoup plus tard avec les Mezaïas des environs. Les barrières raciales qui existaient auparavant disparurent. Les intérêts communs, la connaissance approfondie des uns et des autres née d’une longue cohabitation, les circonstances économiques et politiques entraînèrent le brassage des populations qui donna le type bougiote actuel avec son particularisme qui le fait distinguer d’entre tous.

En 1248, à la suite de la prise de Séville par Ferdinand III (12 Novembre1248), de nombreuses familles, parmi les plus aisées, vinrent s’établir en Afrique du Nord. La famille Ibn Khaldoun parmi tant d’autres, s’installa à Tunis où certains de ses membres furent investis de hautes fonctions dans l’Administration civile et militaire, A Bejaia, l’Emir Hafside en recueillit un certain nombre de ces Andalous qu’il utilisa en son service. Il faut noter que de nombreux Andalous avaient déjà quitté l’Espagne et s’étaient établis au Maghreb. Cet exode s’accentua avec les échecs des Emirs Andalous faces aux rois Chrétiens, particulièrement après la défaite désastreuse des Almohades le 16 Juillet 1212 à Las Navas de Tolosa. Cordoue elle-même ne résista plus est ses habitants durent émigrer à Grenade, Malaqa et en Afrique du Nord à partir de 1236 quand le roi Ferdinand s’y établit. Sanhadja ( région connue à Bougie). Beni Toudjin (Village de Toudjin) Abou Mohamed Ben Othman Tlili, prédicateur de la gronde mosquée, raconte que dans la journée du 25 de moharem le nombre de victimes s’éleva à quatre mille cinq cent cinquante gisant dans l’espace compris entre les deux portes de la ville. La veille de l’entrée des Espagnols à Bejaia tous les rescapés quittèrent la ville, une partie se réfugia dans les montagnes du côté de Djiidjelli, cette Montagne prit depuis, le nom de Djebel Béni-Miad. On dit que lorsque les Bougiotes s’éloignèrent de leur ville, ils marchèrent tous groupés, en masse, les arabes les appelèrent alors El Mïad (réunion d’homme) et ce nom est resté à la montagne dans laquelle ils se réfugièrent. D’autre allèrent chez les Zouaoua, d’autres chez les Béni-Yala el Adjissa…

D’après le manuscrit de El Merini traduit et reproduit par C.L. Feraud dans la revue africaine n°71 (12é année).

Un incident fut le prétexte ou le signal d’un horrible massacre. Soixante vieillards (rue du Vieillard) quelques femmes et enfants furent sauvés. Tout le reste avait fui ou était mort les armes à la main. Ainsi Bougie dont la population à notre arrivée était d’environ 1500 à 2000 âmes, subit à peu près toutes les conditions d’un enlèvement de vive force et les conséquences d’une ville prise d’assaut.
(Recueil de la province de Constantine p327)

El Mérini ajoute: Abou Said Ben Ahmed Taleb Zenati, secrétaire de l’Emir Mofok m’a montré une lettre dans laquelle le chef des chrétiens disait que les anciens habitants rentrés à bougie s’élevaient au nombre d’environ huit milles, y compris les hommes, les femmes et les enfants.
Même référence que ci-dessus.

Les Marabouts. Les marabouts existent dans tous les villages kabyles. Toutes les familles « maraboutiques » se disent « Chorfa » venues de sakiet El Hamra (Maroc). Pour comprendre l’origine de cette catégorie de population, son état d’esprit et son rôle, il faudrait remonter dans l’histoire du Maghreb pour situer les évènements qui l’avaient placée en ces lieux.

A la suite des guerres entre les descendants de Sid Ali (gendre du Prophète) et le Khalif El Hadi, échappant à ses poursuivants, Idris réussit en 172 (788-89) à atteindre Oulili dans le Maghreb El Acsa pour se mettre sous la protection (l’Anaïa) de la tribu berbère des Auréba dont sa mère en était issue. Il mourut en 793, après avoir conquis de vastes territoires et établi la capitale de son royaume de Fès. A son fils Idris II (793-828), succéda Mohamed (828-836) qui confia, sur les conseils de sa grand-mère Kenza (Berbère des Auréba) le gouvernement des provinces à chacun des neuf de ses frères et cousins. Celui du Maghreb Central dont le siège était à Tlemcen échut à son cousin Aissa, fils de Soleïman ben Abdellah (frère d’ldris I). Cette décentralisation du pouvoir fut la principale cause des dissensions internes, des guerres fratricides, de la décadence et de la chute de la dynastie idrisside (1068) sous les coups des Almoravides (El Mourabitine) après un siècle d’existence. Les membres de la famille Idris se dispersèrent dans tout le Maghreb. Ibn Khaldoun rapporte que Ibn Hamza dit que les membres de la famille Idris étaient nombreux au Maghreb et qu’ils avaient fondé plusieurs royaumes, mais, ajoute-t-il toute leur puissance a disparu et il ne reste plus un seul de ses chefs. Le même auteur fait observer que Hamza, celui dont le lieu de la province de Bejaia appelé Souk-Hamza (Bouira) porte le nom, appartenait non pas « à la famille des Idrissides, mais à la tribu arabe des Soleïm. Djouher, général de El Moëzz (El Fatimi) transporta les enfants de Hamza El Idrissi à Kairouan, mais plusieurs membres continuèrent à vivre dispersés dans les montagnes et parmi les Berbères du Maghreb. Il y en a tout de même très peu par rapport au nombre incalculable de familles maraboutiques qui se disent « Chorfa ». Les véritables descendants d’Idris, quelles que fussent les vicissitudes politiques, gardèrent leur prestige en tant que descendants du Prophète, leur fortune et leur rang social. Les gouvernements qui se sont succédé les avaient toujours ménagés, entourés de respect, et parfois, employés dans leurs services en qualité de muphti, Imam, Cadi, etc…

La grande masse des familles «maraboutiques» relevèrent en réalité, d’origines diverses. En effet, lorsque les Almoravides débutèrent dans leurs actions politiques et religieuses, et à la suite de leurs victoires sur les Idrissides, ils s’établirent au Maroc et au Maghreb Central; leurs disciples, partisans ou fonctionnaires étaient appelés « El mourabitine », c’est-à-dire du « Parti chargé de mission ». Les Almohades du nouveau « Parti Unitaire », vainqueurs en plusieurs occasions, s’emparèrent de leurs territoires obligeant les vaincus à la servitude ou à l’exil. Nombreux parmi ces Almoravides, les uns fuyant la répression, les autres par solidarité avec leurs «frères », quittèrent le pays. Un certain nombre d’entre eux se dirigèrent vers le Sud où un grand rassemblement se faisait à Sakiet-el-Hamra autour du Ribat. De là, individuellement ou par groupe, ils remontèrent vers le nord du Maghreb Central où ils se fixèrent, soit du fait du hasard, soit à la suite d’un choix. Les populations locales les appelèrent «El Morabitine» du nom du parti auquel ils appartenaient ou prétendaient l’être.

Il y avait, écrit Auguste Cour, des contrées qui avaient la « spécialité de fournir des marabouts. Les gens du Figuig se délectent «à l’exercice des lettres qu’ils apprennent à Fès, puis, quand quelqu’un est parvenu à la fin de ses études il retournait en Numidie et dans les montagnes Kabyles, se faisait Imam, prédicateur, professeur. Ce fut une autre source de l’origine des marabouts du Sud-Ouest qui envahirent le Tell algérien peu avant la conquête « turque …

Pour se rendre mystérieux, écrit Marmol, ils déclaraient venir du pays « lointain de l’Ouest (afin que nul ne puisse contrôler leurs dires), de Sakiet-el Hamra ». Ils étaient en somme des Berbères marocains chassés de l’Atlas par leurs vainqueurs. Certains individus parmi ceux-là profitant de la confusion, exploitant la crédulité et l’ignorance des masses, s’entourant d’un tas de mystères, s’imposèrent par leur étrangeté: derwiches, hurleurs, écrivains d’amulettes, prédicateurs, préparateurs de philtres, magiciens, etc … S’établissant souvent en dehors du village pour recevoir dans la discrétion absolue hommes et femmes à toute heure, ils se livraient à leurs exercices de machinations, intrigues, etc … sous couvert de religion, de guérisseurs et autres. Au bout d’un certain temps, ils s’alliaient aux familles locales parmi les plus honorables. De ce fait, ils acquéraient la protection du clan, et bientôt suffisamment des biens pour s’imposer dans les affaires de la collectivité; leurs descendants ayant su conserver la « place » acquise, ils firent perpétuer dans la tradition locale.

Il n’en fut pas toujours ainsi, certaines confréries envoyèrent dans les montagnes kabyles des missionnaires « Merabitines » chargés d’enseigner le Coran et de propager leur doctrine; souvent ils y demeurèrent, se créant un foyer familial et un noyau de disciples. Grâce à leur savoir, leur sagesse, leur simplicité, ils acquirent une telle renommée qu’on venait de loin les consulter sur des litiges d’ordre religieux et qu’on leur envoyait leurs enfants s’initier aux sciences islamiques dans leur Zouaoua généralement construite par la communauté des Khouan. Respectés de leur vivant, ils furent vénérés à leur mort; leur tombe ou leur mausolée, entourés de légendes, devinrent un lieu de pèlerinage. Leurs descendants qui suivirent la même voie, appelés «Ahl el ilm « , conservèrent le même prestige et jouèrent un rôle important dans la vie politique du pays (soulèvement contre les Turcs, contre la colonisation française). Les confréries et Zoui qui jouèrent un rôle religieux et politique important en Afrique du Nord furent: Les Qadéria et les Chadélia. La première s’était répandue de l’Est vers l’Ouest, grâce à ses Cheikhs de grands renoms venus des écoles de « Orient par l’Egypte. La seconde, répandue par Abou Zeïd Abderrahman El Madani s’était répandue dans l’Ouest avec peu d’adeptes à l’Est du pays. Mêlés, de bonne heure aux mouvements généraux du pays, les uns et les autres subirent le contre-coup de la politique des souverains. A la fin du XV eme siècle, Ahmed ben Youcef, de l’ordre des Qadéria, traqué pour sa doctrine par les émissaires du Sultan de Tlemcen, trouva asile à Béjaia auprès du sultan. Plus tard, il embrassa le parti des Turcs dont il fut un partisan actif. Ayant obtenu des dispOsitions particulières en faveur de sa confrérie, et par là à tous ses Khouan, ses successeurs furent les meilleurs instruments à la domination turque. Ceux-ci s’en servirent aussi bien Pour régler des différends locaux que pour combattre leurs adversaires.

Les Français suivirent la politique turque en ce domaine en soutenant certains chefs de Confrérie et de Zoui contre les mouvements de rénovation dirigés par les Ouléma.

Histoire des Berbères T.II, p. 571( 22 ) Auguste Cour.- L’établissement des Dynasties des Chorfa au Maroc, p. 8.( 23) Marmol – Description de l’A. du Nord, p.12.( 1 ) Toutes les confréries ont pour adhérents (Khouan) des Berbères en grande majorité.

Les noirs en Kabylie furent introduits par les Turcs en les admettant comme auxiliaires auprès de leurs garnisons de janissaires en Kabylie. Le Caïd turc de la Basse Kabylie, Ali Khodja, pour parer aux attaques incessantes de Si Ahmed Ben Ali Ben Khettouch (24), fit renforcer le Bordj de Tazarart et y installa une colonie de nègres (1720) appelés Abib-ou-Chemlal ramenés du Sud.

Le Caïd Mohamed Ben AIi connu sous le nom de Mohamed Debbah fit venir 400 noirs du Sud qu’il établi à Tala N’Zouia (Boghni) en 1746. Dotés de chevaux et d’armes, ils participèrent aux collectes d’impôts et aux opérations militaires. Le Dey Ibrahim Pacha autorisa ses Caids à attribuer des terres domaniales à ces nouvelles recrues. Ceux-ci s’y établirent avec leurs familles créant ainsi des mouls Abid. Dans le Sébaou, on les installa au sein de la tribu des Ait Amraoua, entre le confluent de l’Oued Aïssi, et l’oued Amraoua, au pied du Djebel Baloua. Cette colonie se divisa bientôt en trois fractions: Tazmalt n’Bou Khoudmi, Tazmalt n’Kaâ-ou-Meraï, Tazmalt n’Taba Othman.

Dans la région d’Akbou, la colonie noire fut installée près du passage de Chabet-EI-Ahmeur. Les colonies noires prospérèrent tant que les Turcs y demeurèrent puissants. Certains de leurs chefs épousèrent des femmes kabyles d’origine très modeste recherchant protection et sécurité pour elles-mêmes et pour leurs proches souvent étrangers à la tribu locale. A la longue; il se constitua une catégorie de population fort métissée qui s’intégra progressivement à la population autochtone.

La chute des Turcs obligea la grande majorité d’entre eux à chercher refuge et protection ailleurs. Ils émigrèrent ou se dispersèrent dans la région pour offrir leurs services aux puissantes familles locales. Ceux de la grande Kabylie, furent admis chez Belkacem ou Kaci de Temda el Belat, Mohand ou el Hadj de Taguemount ou Aamrouche. Ceux d’Akbou furent engagés par Ourabah qui les cantonna à Ighil Alouanène dans les Ait Tamzalt; par Mohand-Ou Châbane qui les établit à Tighilt-Amérian dans les Fenaïa ; par Mohand-Ou Chalal qui les installa à El Flaye dans les Béni-Oughlis ; par Ben Ali Chérif qui les mit au service de sa zaouia de Chellata. On leur donna des noms rappelant leurs origines: OuId Abid ; Aberkane; Berkane; Lekehal; Akli.

Activités économiques et culturelles:

1-Caractère sociologique :

Le Kabyle, d’une manière générale, habite sa propre maison construite de pierres et recouverte de tuiles. Il possède une parcelle de terre que des murs, haies ou fossés séparent de son voisin. Les limites, comme le tour d’eau d’arrosage, sont sacrées, nul ne peut les violer sans risques d’incidents graves. Industrieux et sédentaire, intelligent et actif, sobre et rompu à la fatigue, il s’adonne à toutes les besognes pour gagner sa vie et celle des siens. Il émigre facilement quand les occupations locales ne suffisent pas; dans ce cas, un membre de la famille demeure au village pour veiller au patrimoine familial.

Dans la famille, la femme jouit d’une grande liberté; en l’absence du mari, elle fait face aux travaux agricoles, s’occupe de l’éducation des enfants, répond aux obligations de la communauté. La polygamie étant extrêmement rare, la cellule familiale demeure ferme, et prospère dans le cadre de l’indivision pour sauvegarder sa puissance ; quand celle-ci est brisée, la fille n’hérite pas afin que les biens ne passent pas en des mains étrangères, mais elle conserve le droit permanent de gîte sous le toit paternel.

La communauté vit dans le respect des traditions parfois séculaires, Chaque village dispose d’une Djemâa, assemblée de représentants de chaque famille ou fraction. Un Cheikh (Amokrane) élu préside aux délibérations. La justice y est rendue très souvent d’après « el-Adda », droit coutumier, et le Kanoun, usages antiques sanctionnés par la pratique qui tient lieu de code civil, pénal, administratif et militaire. Ces lois dictées par l’expérience reflètent les besoins et les intérêts individuels dans le cadre de la collectivité, ainsi que les obligations de celle-ci dans le cadre national. Egalité de tous ses membres, absence de privilèges, respect de l’individu, de sa femme, de sa maison, absence de peines corporelles et de prison (la dignité de l’homme libre – Amazigh – est respectée et demeure sans tâche), liberté de commerce, marchés ouverts à tous, charges proportionnelles aux richesses, etc …

La solidarité est de rigueur dans le village. La «Touiza » permet à chacun d’exécuter ses travaux avec l’aide de tous (cueillette des olives, construction d’une maison, mariage, décès, etc.). Les travaux d’utilité publique consistant en ouverture et réparation de chemins, entretien des fontaines, de la mosquée, du cimetière, s’exécutent en commun.
« L’Anaïa » (protection) pratiquée par toutes les familles, pauvres ou riches vis-à-vis d’un étranger de passage, un transfuge poursuivi par ses ennemis, ou seulement un individu qui désirerait s’implanter dans le village, fut souvent la cause des frictions et même des affrontements entre familles ou villages. « L’Anaïa » accordée par n’importe quel membre de la famille, l’honneur de tous ses membres se trouve engagé, et nul ne peut l’enfreindre sans encourir une vengeance. (La vengeance cesse, an certaines régions si le fugitif accepte d’exercer la fonction «humiliante» de boucher).

Le devoir de chacun à défendre l’inviolabilité du pays, met chaque famille, en temps de guerre, dans l’obligation de mettre à la disposition du Chef, des hommes pourvus de leur nourriture et de leurs munitions. Ceux-ci combattent un certain temps puis reviennent au village pendant que d’autres, fidèles à l’engagement de la fraction, assurent la relève. En raison du peu de temps que chaque guerrier passe au combat, du renouvellement constant des combattants, et la suspension des hostilités en mauvaise saison, ou au moment des gros travaux agricoles (cueillette des olives), le succès n’est pas toujours exploité à fond contre l’ennemi, alors que celui ci, grâce à une armée de soldats permanents disposant de grands moyens, persisté dans son effort défensif ou offensif Cette tradition, Sans doute millénaire, fut un handicap sérieux aux chefs militaires, et souvent la cause principale de leurs échecs dans leur lutte contre l’étranger. Elle ne disparaîtra qu’à l’époque moderne guerre de libération (1954-1962).

Dans toutes les guerres, quelles qu’elles soient même entre villages, il n’est pas rare de voir des femmes s’approcher de la mêlée encourageant, excitant par leurs youyous et leurs cris, portant secours aux blessés, aidant à enlever les morts, partageant les périls de l’action, les soucis de la défaite, la joie du succès (26). Toutes ces traditions d’ordre économique, politique et social résistèrent à toutes les influences extérieures. Alors qu’à Bougie, le sultan gouvernait par l’intermédiaire de ses vizirs, possédait une administration et des fonctionnaires, rendait la justice conformément au droit musulman, entretenait une cour brillante de savants, poètes, érudits de toutes sortes, l’arrière-pays demeurait figé dans ses institutions anachroniques, obéissant par tradition depuis des générations à des chefs issus de certaines familles, ne consultant que ses propres cheikhs pour résoudre ses litiges religieux, et sa Djemâa pour régler ses différends. Le sultan, en fait n’y exerçait aucun pouvoir temporel sinon sur les chefs traditionnels qui répondaient quand ils le désiraient du tribut ou des impôts forfaitaires de la collectivité payés souvent en nature.

Les Turcs ne modifièrent en aucune sorte cet état de choses. Le pouvoir du Caïd turc à Bejaia ne dépassait pas la banlieue de la ville ; celui des commandants des garnisons ne concernait que les janissaires en exercice ou en retraite; ils étaient là uniquement comme forces de police pour servir d’appui aux chefs traditionnels dans leur collecte des impôts ou, épaulés par le makhzen, obliger les récalcitrants à se soumettre aux obligations générales. La colonisation française, après une lente évolution dans son administration, institua des assemblées communales où les représentants de la population étaient sensés débattre ses problèmes, mais la Djamaa de chaque village ne se départit jamais de son rôle au service de la collectivité. (Toutes les traditions sont demeurées intactes jusqu’à l’indépendance La révolution a produit un éclatement de la famille, de la société même il y eut un changement radical dans les mœurs dans les traditions dans les rapports avec les voisins-mêmes).

2) Activité économique

Pays très accidenté et relativement pauvre ; population très dense mais courageuse et laborieuse, hommes et femmes travaillent. Partout, à la maison, dans l’échoppe, au jardin, aux champs, chacun selon ses possibilités produit l’un pour assurer la subsistance familiale, l’autre pour faire prospérer ses affaires. Aussi les marchés hebdomadaires abondent-ils en tapis du Guergour, couvertures (hanbal) de Zemmoura, tentures des Béni-Oughlis et des Béni-Ourtilane, burnous des Béni-Abbas, étoffes aux couleurs chatoyantes importées d’Alger, de Constantine, de Tlemcen; épices des Gaouaoua, caroubes, huile et beurre, miel, légumes et fruits, moutons, chèvres, vaches, bœufs, ânes, mulets, etc Les transactions importantes se font le jour du marché. Les commerçants drainent leurs marchandises vers les villes de l’intérieur ou vers le port de Bougie pour l’exportation. En plus des produits de l’arrière-pays, le commerce local s’enrichit des produits de luxe fabriqués par les artisans Bougiotes: chaussures féminines, étoffes en soie, ustensiles en cuivre, bois de chêne, de noyer et de pin, cuirs tannés de grande qualité, etc …

Cette activité intense faisait de Béjaia un port international grâce aux transactions avec les puissances étrangères qu’opéraient les Béni-Hammad, puis les Béni-Hafs. La ville n’avait pas cent ans d’existence quand El Idrissi écrivait: «de nos jours, Bejaia fait partie de l’Afrique moyenne, et est la capitale des Béni-Hammad. Les vaisseaux y abordent, les caravanes y viennent et c’est un entrepôt de marchandises. Ses habitants sont riches et plus habiles ,dans divers arts et métiers qu’on ne l’est généralement ailleurs, en sorte que le commerce y est florissant les marchands de cette ville sont en relation avec ceux de l’Afrique occidentale, ainsi qu’avec ceux du Sahara et de l’Orient; on y entrepose beaucoup de marchandises de toute espèce. Autour de la ville, sont des plaines cultivées, où l’on recueille du blé, de l’orge et des fruits en abondance. On y construit de gros bâtiments, des navires et des galères, car les montagnes et les vallées environnantes sont très boisées et produisent de la résine et du goudron d’excellente qualité; variété de viandes. Dans ce pays, le bétail et les troupeaux réussissent à merveille et les récoltes sont tellement abondantes, longtemps ordinaire, elles excèdent en besoins des consommateurs et qu’elles suffisent dans les années de stérilité. Les habitants de Bougie se livrent à l’exploitation des mines de fer qui donnent de très bon minerai. En un mot, la ville est très industrieuse, c’est un centre de communications très important…

A partir de 1625-1626. La famille Bel Kadi (ancien roi de Koukou) est connu sous le nom de Oulad Bou Khettouch. Les descendants de Bou Khettouch existent encore à Tamda, à Djemâa Sahridj et à Souama, ils disposent d’un certain nombre de documents attestant cette ascendance. La fille de Amar Bel Kadi Ben Khettouch marié avec Si Chérif Boutouch des Aït Boutouch de la tribu des Aït Idhourar eut un fils qui devint plus tard Caïd du Sebaou et Bey du Tittri. Ses descendants s’étaient établis à Blida. Revue africaine T7, p. 293 p.8, p.365(25) Le Caïd Mohamed Ben Ali fut appelé Mohamed Debbah (l’égorgeur) en raison de sa cruauté. Il fit égorger, dit-on, plus de 1200 kabyles, faits prisonniers au cours des campagnes dans la région(27) On exploitait:1) les mines de fer situées entre Berbacha et les Béni-Slimane les mines de fer des. Béni-Slimane près de Kombita. Les mines de plomb argentifère, chez les Béni-Djelil Minerai de cuivre près de Toudja. (Recueil des notices et mémoires de la province de Constantine p. 120 ..).

Les premiers traités de commerce avec les négociants Pisans remontent au XI siècle. Marseillais, Génois, Vénitiens et d’autres républiques de l’autre rive de la Méditerranée possédaient des représentants ou consuls à Bougie chargés des transactions avec les particuliers et avec le gouvernement. Les rivalités entre les firmes, si elles favorisaient la concurrence et le choix des partenaires, mettaient parfois le gouvernement en difficulté diplomatique avec les nations des plaignants. Il arrivait aussi que les intéressés se liguent contre le gouvernement pour imposer leurs conditions. Ainsi en 1138, Gênes s’entendit avec les communes et les seigneurs Marseillais, d’Hyères, de Fréjus et d’Antibes pour la pratique de transactions sans concurrence à Béjaïa, mais ces manœuvres n’aboutissaient que rarement dans la pratique, étant donné, la rivalité des partenaires et l’esprit mercantile de chacun que le gouvernement savait exploiter à son profit.

Tant que l’Emir de Béjaïa dépendait du sultan de Tunis, les traités signés par ce dernier étaient applicables à Béjaïa, mais depuis que Béjaia s’érigea en principauté autonome, les traités étaient directement signés par l’Emir et n’intéressaient que ses villes. Les traités signés à cette époque étaient à peu près communs à ce qui se pratiquait ailleurs. Nul officier, ni sujet musulman ne devait gêner les opérations commerciales. Les chrétiens restaient entièrement maîtres de vendre leurs marchandises ou de les renvoyer en Europe, s’ils ne trouvaient pas à s’en défaire avantageusement; mais les relations commerciales étaient essentiellement limitées aux villes de la côte. Les traités n’admettaient pas qu’une nation chrétienne put prétendre accaparer tel ou tel produit pour nuire au commerce d’un autre concurrent. Les représentants administratifs éventuellement, sinon les commerçants algériens, étaient seuls habilités à effectuer les transactions à l’intérieur du pays; ils se rendaient dans les marchés hebdomadaires et installaient des dépôts dans les villages importants où de simples particuliers pouvaient écouler leurs produits. Cette précaution permettait au gouvernement de contrôler les prix, assurer l’écoulement de la marchandise et de se réserver certaines denrées.

A l’époque turque, Marseille, Gênes et les autres villes européennes avec lesquelles les deys étaient liés par traités venaient trafiquer sur le marché de Bougie. Les éléments principaux de leurs transactions étaient, comme toujours: le commerce des cuirs, huile, cire, laine, étoffes, bois, etc … Quand le trafic avec l’étranger connaissait une baisse, en raison des conflits qui opposaient le dey aux nations étrangères, les exportations se faisaient vers les ports d’Oran, d’Alger, de Bône et de Tunis, d’où les marchandises étaient acheminées vers les marchés intérieurs du Maghreb, de Tunisie et de Tripolitaine. Le transport des bois de construction fournis par les Béni-Amrous et les Béni-Mohamed était monopolisé à Bougie par le Caïd El Karasta de la famille de Saïd-Ou-Ahmed des Aït Mimoun. A l’époque du colonisateur française, celle-ci, s’étant accaparé de l’économie du pays, les activités des musulmans se réduisent considérablement. La politique des nouveaux possédants étant lié à des gros colons, les produits agricoles constituèrent la grande masse des exportations; de ce fait, l’importation de produits manufacturés de la Métropole ne laissait que peu de place aux artisans et petits possédants autochtones.

Le transport maritime monopolisé, mettant fin à l’existence d’armateurs indigènes, était beaucoup plus axé vers les ports d’Alger et d’Oran desservant des régions agricoles très riches. Le commerce de Bougie se dilua donc dans la masse des mouvements transactionnels de la colonie pour ne représenter que 11 % de la totalité. Pendant que les citadins Bougiotes trouvaient, tout de même, emploi et activité, mais à peine suffisants à leurs besoins, les populations de l’arrière pays, après avoir vécu pendant longtemps de leurs propres ressources, finirent par se tourner vers les grands centres ruraux pour effectuer leurs transactions d’ailleurs limitées aux achats du strict minimum (étoffés, céréales, ustensiles divers) et à la vente de surplus de leurs propres produits (figues, huile, poteries, produits de vannerie), et, le pays pauvre dans la majeure partie de son étendue en raison de la nature même de son sol, (les meilleurs terres étant occupées par la colonisation et ses suppôts), les populations se trouvèrent acculées à l’émigration ou à une vie précaire à peine supportable. L’Algérie indépendante s’efforce de redresser partout la situation désastreuse héritée du colonialisme français en multipliant les crédits aux zones déshéritées, et aux régions les plus atteintes par la guerre. Cette région attend beaucoup de la révolution industrielle et de la révolution agraire. L’aboutissement de l’oléoduc, les projets d’industrialisation de la banlieue de Bougie, et la mise en valeur de la vallée laissent espérer dès maintenant une reprise d’activité et des jours meilleurs pour l’ensemble de la population … En sera-t-il ainsi ?

3) Activité culturelle

L’instruction à l’intérieur du pays était dispensée dans les mosquées et dans les zaouïas dont certains cheikhs étaient connus pour leur érudition, leurs connaissances parfaites de la grammaire et du droit coranique. La majorité des étudiants, qui terminaient leurs études en ces lieux, retournaient dans leur village pour servir d’imam, professeur et cadi à la fois; les autres plus audacieux ou plus fortunés, partaient dans les grandes capitales chercher fortune et savoir, mais Bougie, la plus proche, et aussi bien nantie, retenait la majorité d’entre eux. En effet, quand Moulay En-Nacer quitta la Kelâa et ses beaux palais, emportant dans ses coffres les objets les plus précieux, et dans sa suite : des professeurs, des poètes, des Imams, des cadis et des muphtis parmi les plus savants, il désira faire de sa nouvelle cité une capitale encore plus brillante par le nombre et la valeur de ses édifices, la qualité de ses artisans et le niveau culturel de ses sujets. Aussi, légua-t-il à ses successeurs et à ses sujets des biens impérissables et des plus précieux qu’ils mirent au service et à la portée de tous. Ils aidèrent les populations voisines à progresser en tous les domaines en leur offrant les plus larges possibilités d’apprentissage auprès de maîtres (artisans, enseignants) encouragés à s’établir à Béjaïa. L’assimilation des techniques et des idées si arides fussent-elles ne connut pas d’obstacles majeurs, car, dès que, sorti de son cadre villageois et tribal, dégagé des chaînes traditionnelles, descendu des hautes crêtes isolées et arides, le jeune Kabyle retrouve la plénitude de ses moyens physiques et intellectuels. D’une manière générale, il s’adapte facilement au milieu dans lequel les circonstances l’obligent à vivre. Il assimile aisément les idées et les techniques nouvelles auxquelles souvent il imprime sa personnalité. Chaque époque a laissé à la postérité des œuvres d’hommes qui se sont illustrés en divers domaines: Masinissa, Jughurtha, Hiempsal, Juba Il, Tarek, et tant d’autres, et pour cette époque : Ali Mohamed Zouaoui, Ghobrini Abou Mohamed, Hellal Ben Younès El Ghobrini, Abdellah Ben Youcef El Ghobrini, Abou El Abbas El Ghobrini (tous de la Kabylie du Djurdjura. Cette famille fournit aux Béni-Hammad et aux Béni-Hafs, toute une lignée de cadis), Aoudjhane Soleïman, Mohamed Ben Ibrahim-El Ouaghlissi, Mohamed El Mansour-EI Colli, Omar Ben Abdelmohcine-EI Oudjhani (Akbou), brahim Ben Mimoun (Babor), Ibn Sald Annas de la famille royale des Béni-Hammad.

Les dynasties Hammadites et Hafsides eurent à leur service de nombreux fonctionnaires, magistrats, officiers issus de modestes familles des villages voisins ou de la région (Djurdjura – Biban – Babor). Grâce à eux, et dans une grande proportion, la ville de Bejaia conserva pendant longtemps son auréole de grande capitale musulmane et du Maghreb. Faut dire qu’elle le dut aussi à la présence d’éminents professeurs venus d’Andalousie et d’ailleurs, et de nombreux Walis établis dans la capitale ou dans les environs : Sidi Yahia, Sidi Abdelmalek, Abou Mohamed Ben Abdelmàlek, Abou Abdellah Mohamed Ben Ahmed El Afri El Kelaï, Abou Zakarya El Merdjani El Mosli, Sidi Brahim El Bejaoui, Sidi Aïssa Ben Nacer, Sidi Bouali, etc …

La chute de la dynastie des Hafsides à Bougie, provoquée par l’invasion espagnole, mit fin à la prospérité de cette ville en tant que centre politique, économique et intellectuel du Maghreb, maîtres et étudiants se dispersèrent dans le pays. La libération de la ville par les Turcs permit aux transfuges andalous et à un certain nombre de savants de réanimer le flambeau de la civilisation arabo-berbère et de donner, dans une certaine mesure, à la jeunesse locale les moyens de s’élever à un certain niveau intellectuel, mais Bejaia, simple ville du Beylek ne reprit plus l’éclat et le rayonnement d’antan, ni dans ses possibilités économiques, ni dans son rôle intellectuel.

La colonisation française étouffa à jamais les derniers foyers, laissant le soin aux Zaoui d’enseigner, dans des limites précises, des notions générales sur la langue et le droit musulman. Mais elle créa des écoles de langue française où, en dépit d’une réglementation stricte, une élite réussit à émerger et à s’imposer pour entreprendre avec succès des études supérieures à l’université d’Alger ou dans les universités de France. L’économie, dans sa quasi-totalité détenue par les colons, ne profita qu’à ceux-ci.
Texte de Mouloud GAID (Historien). Extrait de « HISTOIRE DE BEJAIA ET DE SA REGION » depuis l’antiquité jusqu’a 1954 – Edition MIMOUNI 1976

Le représentant de la nation étrangère était le consul. Les consuls résidaient au milieu de leurs nationaux et de leurs marchandises, au fondouk même dont la surveillance leurs appartenait. Ils étaient à la nomination de l’autorité de leur pays. Les traités leur reconnaissaient le droit de voir le sultan une fois au moins par mois, et de lui exposer les doléances et les observations de leurs nationaux. Conformément aux conventions, ils étaient assistés d’un interprète (Dorgman) choisi et payé par leurs soins, le même interprète intervient auprès des services de la douane pour toute les opérations. Les fondouks étaient des établissements destinés à l’habitation des nations chrétiennes, à la garde et à la vente de leurs marchandises. Ils étaient situés, soit dans l’intérieur de la ville, où ils formaient un quartier à part, soit dans un faubourg et tout à fait en dehors de la ville arabe. Un mur en pierres ou en pisé séparait complètement le fondouk de chaque nation des établissements voisins. Ces établissements renfermaient un cimetière et une église ou une chapelle, dans laquelle les chrétiens étaient libres de « célébrer tous les offices. Le curé pisan de Bougie dépendait de l’archevêque de Pise. La police du fondouk appartenait absolument au consul de la nation. Des portiers, généralement des indigènes, étaient préposés à l’entrée et avaient le droit de refuser le passage à tout individu chrétien ou musulman, suspect ou non autorisé du consul, à moins qu’il ne fût accompagné de l’un des Dorgman ou employés de la douane. Sous aucun prétexte, les officiers musulmans ne devaient entrer d’autorité dans le fondouk, s’y livrer à des perquisitions ou en extraire un sujet chrétien. Quand il y avait lieu d’agir contre un membre ou un protégé de la nation, l’autorité musulmane devait s’entendre avec le consul. En cas de sinistre, les traités et l’usage du Maghreb obligeaient les gens du pays à porter secours aux bâtiments en péril ou jetés à la côte, à respecter les naufragés, et à les aider dans leur sauvetage, et à garder, sous leur propre responsabilité toutes les marchandises, épaves et personnes préservées au désastre, La police des ports était placée dans les contributions du directeur de la douane. Le droit général sur les imputations des nations alliées, c’est-à-dire liées par des traités avec les Emirs, fût de 10 %, il varia peu. Les droits d’exportation étaient à peu près les mêmes. Dès qu’un navire chrétien entrait dans le port, les douaniers se présentaient, Ils enlevaient, selon la bonne coutume, les voiles, les agrès et le gouvernail, pour empêcher le capitaine de partir avant d’avoir, acquittées les droits. On estimait ensuite la cargaison et le bâtiment lui-même, qui était toujours gardé à vue. sans une autorisation spéciale, qui était rendue à la douane, les marchands ne pouvaient pas charger et décharger leur navires et leurs propres barques.

Recueil des notices et mémoires de la province de Constantine (Région de Bougie) p. 222-224. Consulter le livre de M. Rabah Bounar « Ounouan dirassa» SNED 1970. Il s’agit d’une biographie des personnalités les plus marquantes de Bougie à l’époque des Béni-Hammad.

untitled.bmp

La destruction du royaume Hammadite 

La première campagne des Almohades au-delà de la Moulouya les avait menés jusqu’à Tlemcen et Oran. Sept ans plus tard, une nouvelle expédition aboutit à la destruction du royaume Hammadite. Depuis que le sultan El Mançour s’était transporté de la Qalaa à Bougie (1090), qu’avait fondée son prédécesseur En-Nacer (1062-1063), la nouvelle capitale était  devenue une des principales villes de Berbérie. « Les vaisseaux, écrivait El-Idrissi à l’époque du triomphe Almohade, y abordent, les caravanes y viennent et c’est un entrepôt de marchandises. Les habitants sont riches et plus habiles dans divers arts et métiers qu’on ne l’est généralement ailleurs, en sorte que le commerce y est florissant. Les marchands de cette ville sont en relation avec ceux de l’Afrique occidentale ainsi qu’avec ceux du Sahara et de l’Orient ; on y entrepose beaucoup de marchandises de toute espèce. Autour de la ville sont des plaines cultivées, où l’on recueille du blé, de l’orge et les fruits en abondance. On y construit de gros bâtiments, des navires et des galères, car les montagnes environnantes sont très boisées et produisent de la résine et du goudron d’excellente qualité… Les habitants se livrent à l’exploitation des mines de fer qui donnent de très bon minerai. En un mot la ville est très industrieuse. » (Trad. De Goeje et Dozy.) 

Bougie faisait aussi figure de capitale intellectuelle. Un historien qui en était originaire pouvait établir la biographie de 104 célébrités locales du droit, de la médecine, de la poésie ou de la religion. Le royaume Hammadite avait connu une grande prospérité sous El-Mançour. Le sultan avait renforcé ses contingents sanhadjiens et zenatiens de mercenaires arabes pour lutter contre les Almoravides et mis fin à leur progrès vers l’Est (il y a certainement une erreur de frappe, l’auteur voulait dire l’Ouest car Tlemcen est à l’Ouest de l’Algérie) en enlevant Tlemcen (1102-1103). Il avait  réussi à reprendre Bône et Constantine aux Zirides et à dompter des révoltes berbères. 

Après lui, la puissance Hammadite ne cessa de décroître . El-Aziz (1104-1121) avait réussi encore à occuper Djerba et repousser les Arabes du Hodna, mais son fils Yahia (1122-1152), qui ne pensait qu’à la chasse ou aux femmes, ne put empêcher une attaque des Génois contre Bougie (1136) . Il fut encore moins capable d’arrêter l’invasion Almohade. Après avoir réglé provisoirement la situation en Espagne, Abdelmoumène, dont les forces s’étaient accrues, décida de frapper un grand coup dans le Maghreb central. Il se dirigea, à marche forcée et dans le plus grand secret, vers Bougie. Son avant-garde entra, sans coup férir, dans Alger et dans Bougie, d’où Yahia s’était enfui, puis son fils prit et saccagea la Qalaa (1151).

Source : Histoire de l’Afrique du Nord. Ch.André Julien. Paris 1969

Publié dans | 62 Commentaires »

 

Association des Copropriéta... |
I will be back |
targuist |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | ALGER RIT
| postier du 10
| Gabon, Environnement, Touri...