Discours de Mme Salima Ghezali

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Discours de Mme Salima Ghezali

Prix Sakharov du Parlement Européen

Strasbourg, le 17 décembre 1997

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,

C’est un grand honneur pour moi d’être aujourd’hui devant vous et c’est avec beaucoup d’émotion que je prends, ici, la parole qu’on me confisque dans mon pays. J’aurais voulu vous dire combien la figure d’Andrei Sakharov, celle d’Ernesto Che Guevara, de Thomas Sankara ou de Nelson Mandela ont illuminé ma jeunesse.

J’aurais également voulu vous raconter combien fut douloureuse la soif de retrouver des êtres de cette stature dans l’histoire de mon propre pays. Quels efforts furent nécessaires pour arracher à une mémoire collective, doublement fracassée par l’entreprise de démolition coloniale et une hagiographie officielle aussi prompte à célébrer le peuple dans les discours qu’à broyer dans les faits les individus qui le composent, quelques unes de ces trajectoires individuelles qui éclairent et donnent du sens à l’aventure collective.

Mais je me contenterai de vous remercier d’honorer en moi cette « liberté d’esprit » qui est celle de nombreux autres algériens célèbres et anonymes qui n’ont pas abdiqué leur droit individuel et collectif à la dignité humaine.

Je vous remercierai donc brièvement, parce que mon pays brûle, qu’en cet instant même, des hommes et des femmes et des enfants de chair et de sang souffrent dans l’une et se vide dans l’autre, parce qu’une double terreur leur dénie la première des libertés, celle de vivre libres.

Beaucoup de choses ont été dites sur cette guerre de trop qui déchire aujourd’hui l’Algérie. Les assassinats d’intellectuels et d’étrangers, les attentats aveugles à l’explosif, les massacres de civils désarmés, les opérations militaires, la torture et tout l’arsenal de l’ignominie qui s’exerce dans l’impunité la plus totale quand elle se cache derrière la défense de l’Etat, et dans une fureur barbare quand elle conteste violemment ce même Etat.

Mais aucun drame de cette envergure n’échappe à l’incompréhension, aux manipulations, à la fureur et aux bruits d’hommes et de femmes engagées dans un conflit surdéterminé par la question du pouvoir.

Beaucoup de choses ont été dites… Des spécialistes se sont acharnés à défendre les fondements théoriques de telle ou telle autre politique… Des stratèges ont longuement expliqué en quoi le silence sur la violence des uns était – géopolitiquement parlant – aussi nécessaire que la mise en spectacle de la violence des autres.

Mais ces millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui depuis cinq ans vivent dans la peur… Leurs visages n’apparaissent qu’en arrière-plan, le silence qui leur est imposé autorise bien des cynismes. Bien sûr… nous sommes dans un monde dominé par le pragmatisme, il faut des partenaires économiques, des contrats avantageux, une balance commerciale à équilibrer, des concurrents à évincer, des marchés à prendre… Bien sûr, le monde de la politique est de plus en plus complexe, les stratégies internes entravent l’action à l’extérieur… Bien sûr, les émotions, les sentiments, c’est bon pour les cinq minutes qui suivent l’annonce d’une catastrophe. Et pourtant, à quelques heures d’ici, couve un désespoir qu’il serait hasardeux d’ignorer en se préparant à le contenir, militairement si nécessaire.

Mesdames et Messieurs,

Il y a cinquante ans que l’Europe qui reçoit les images et les récits fragmentés de nos tragédies individuelles et collectives, a eu le mérite de produire la Déclaration des Droits de l’Homme.

Il y a également cinquante ans qu’elle n’a plus connu la terreur, ni cette peur intime, insoutenable, qui fait frissonner chaque fibre de l’être et fait ployer des peuples entiers avant qu’ils ne se rebellent avec une violence sans égale.

Cinquante ans, c’est assez pour oublier –et se construire une différence irréductible, n’acceptant de se reconnaitre que dans les discours mimétiques. Il faudrait à l’Europe un effort de mémoire affective colossal pour retrouver des bribes de cette tonalité qu’ont les âmes qui vivent sous le joug de l’arbitraire et de la terreur.

C’est seulement au prix d’un tel effort que les cris de stupeur devant les lâchetés et la cruauté céderont le pas à une véritable conscience efficace.

Car, et excusez-moi de vous le dire aussi crûment, en parodiant une de ces publicités dont vos satellites nous arrosent « Votre efficacité nous intéresse ». Parce que dans mon pays chaque jour que nous vivons est une victoire remportée sur la mort, parce que les blessures infligées par la colonisation ne sont pas encore refermées, parce que la guerre est de nouveau là, notre liberté d’esprit ne peut se suffire du cercle des lamentations sur la cruauté du monde et l’inégalité des échanges.

Devant les charniers, face à la fureur des terrorismes et à la brutalité cynique des Etats, la « conscience malheureuse » des intellectuels est une abdication et l’impuissance des politiques une complicité, entrainant – à terme – la disqualification des uns et des autres.

Cinq ans de guerre en Algérie ont entrainé non seulement des dizaines de milliers de morts, la violation massive des droits de l’homme, et des destructions des richesses, allant du sabotage économique à la déforestation, mais ont également entrainé une régression sociale scandaleuse.

Poser le problème de l’Algérie en termes de choix entre la dictature militaire – même déguisée en démocratie bouffonne – et une théocratie islamiste, c’est se condamner à perdre de vue une société porteuse de revendications précises.

En Algérie, 28 millions de femmes, d’hommes et d’enfants voient avec terreur surgir la mort au quotidien, mais c’est avec une terreur égale que l’écrasante majorité de la population se voit refuser le droit à la décence la plus élémentaire.

Au détour des grandes artères de la capitale, des Algériens vivent par milliers, hommes, femmes et jeunes, sous des tentes dans des  terrains insalubres ; d’autres milliers d’Algériens ont depuis des années, squatté des « conteneurs » – ayant servi à transporter les marchandises dont le commerce enrichit l’oligarchie au pouvoir – et s’y entassent par familles entières.

Quand, fuyant la terreur qui règne dans les campagnes, des dizaines de milliers d’Algériens se construisent à l’aide de quelques tôles un abri de fortune autour des grandes villes, les bulldozers sont les premiers à les accueillir.

Les responsables de l’administration qui dilapident des sommes colossales pour refaire, pour la énième fois, les ornements des rues principales déclenchent des opérations de « débidonvillisation » et chassent au loin ces indésirables, quand des groupes terroristes véritables « escadrons de la mort » ne viennent pas les éliminer purement et simplement.

Ce qui se passe en Algérie est scandaleux. Et aussi scandaleux le silence.

Avec 70  % de la population qui a moins de 30 ans et aucune chance de trouver un emploi, avec quelques centaines de milliers de travailleurs licenciés dans la tranche des 30 – 50 ans qui a depuis des années assuré la stabilité de pans entiers de la société en fournissant un salaire régulier. Avec la paupérisation brutale des classes moyennes et l’exclusion massive dans une condition infrahumaine de centaines de milliers de personnes, la violence n’a aucune chance de devenir un phénomène marginal.

La faillite de ce système est totale : dans les usines qui ferment les portes, dans les université en grève, dans les campagnes qui se vident et ceux qui croient en toute bonne foi que le problème en Algérie est d’ordre idéologique  n’ont qu’à jeter un coup d’œil sur les indicateurs économiques et sociaux pour comprendre quelle détresse est occultée par le vacarme fait par des segments minoritaires de la société.

La supercherie par l’idéologisation (laïcité versus islamisme) atteint son comble dans le fait que « double containment » militariste et économiste du plus grand nombre concourt précisément à faire resurgir l’extrémisme là où l’on prétendait le combattre.

Les questions démocratiques fondamentales comme les droits des femmes, la liberté de la presse, la liberté intellectuelle et de l’expression, les droits politiques et culturels n’ont aucune chance de sortir des ghettos dans lesquels ils sont – machiavéliquement – maintenus si l’écrasante majorité de la population les vit comme l’apanage d’une minorité insensible à son sort.

C’est une vieille tradition des régimes despotiques que d’entretenir une petite élite politique et intellectuelle comme alibi démocratique tout en la maintenant dans une peur panique de la foule à qui ils n’hésitent pas à la livrer – épisodiquement.

Face à une telle situation, la tentation de « ne rien faire » est grande. Pourtant, se dérober entrainera une disqualification aux conséquences extrêmement lourdes pour l’ensemble de la région.

C’est justement parce que dans « le problème algérien » « rien n’est simple » que la volonté et même un certain « volontarisme » politiques nécessaires.

La volonté politique d’apporter un soutien sans équivoque à un peuple meurtri et dont les revendications portent essentiellement sur la paix et la dignité suppose une prise de risque.

Prise de risque face à un régime qui a besoin de la guerre pour se maintenir.

Prise de risque face à un enchevêtrement de « clans d’affaires » qui, des deux côtés de la Méditerranée, engrangent les bénéfices d’une corruption sans vergogne.

Prise de risque face à une sorte « d’engourdissement… » qui empêche une solidarité humaine sincère dès qu’il s’agit d’islam.

Avant de conclure, je tiens à saluer les organisations non-gouvernementales de défense des Droits de l’Homme, plus particulièrement Amnesty International, pour son intégrité morale dans l’application d’un mandat qui implique la dénonciation de l’inacceptable.

Par ailleurs, j’ai l’intime conviction que l’histoire et les Algériens épris de Paix et de Démocratie retiendront que l’initiative de Sant’Egidio de réunir et de faire négocier toutes les tendances politiques algériennes restera comme la première proposition politique lucide et orientée vers l’avenir qui soit venue à offrir à l’ALGERIE la possibilité de se réconcilier avec elle-même et avec le reste du monde. La levée de boucliers des partisans du choc des civilisations et le silence des autres auront seulement réussi à démontrer qu’aujourd’hui comme hier, le courage et la liberté de l’esprit consistent d’abord à oser.

-  Oser demander une commission d’enquête internationale  sur les massacres pour qu’aucun  des différents belligérants n’ait la possibilité d’attribuer la responsabilité de ses crimes aux autres.

-          Oser prendre une initiative politique en faveur de la Paix et des Libertés.

Mesdames, Messieurs,

Encore une fois, c’est avec une profonde sincérité que je vous remercie pour l’attribution de ce prix prestigieux, mais c’est aussi avec toute la douleur qui me relie aux souffrances de mon peuple et de mon pays que je vous invite avec insistance en ce cinquantième anniversaire de la déclaration Universelle des Droits de l’Homme à prendre une initiative politique en faveur de la paix dans mon pays. C’est par un tel geste que vous contribuerez – au delà de toute mesure – à honorer véritablement la liberté de l’esprit.

Merci.

Salima Ghezali

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