Prise de Bougie

LA GRANDE KABYLIE

ÉTUDES HISTORIQUES

 

 

Par M. DAUMAS

colonel de spahis, directeur central des affaires arabes à Alger

 

et

M. FABAR

capitaine d’artillerie, ancien élève de l’école Polytechnique

 

 

ouvrage publié

AVEC l’AUTORISATION de M. LE MARÉCHAL DUC D’ISLY.

Gouverneur-Général de l’Algérie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

L. HACHETTE ET Cie

LIBRAIRIE DE L’UNIVERSITÉ ROYALE DE FRANCE

ALGER. – IMPRIMERIE CH. MONGINOT.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

1847

Tous droits réservés.

AVANT-PROPOS

 
Ceci n’est point, à proprement parler, un livre d’histoire, mais plutôt une chronique contemporaine. 

L’histoire de l’Algérie Française ne saurait être écrite de sitôt. Elle comporte, sur les hommes et sur les faits, des jugements qui n’appartiennent qu’à l’avenir.

Pour apprécier avec sagesse tous les détails, toutes les phases de l’immense entreprise que notre pays s’est imposée sur la côte d’Afrique, il faut attendre, de la force des choses et du temps, la réalisation d’un ensemble complet, d’un état stable.

Porter dès aujourd’hui un arrêt digne de l’histoire sur les hommes qui doivent y figurer un jour, en raison de leur rôle actif dans l’occupation de l’Algérie, c’est également une tâche bien ardue, sans doute au dessus de nos forces, et que nous interdisent d’ailleurs les convenances de notre position. Ces personnages marquants sont nos chefs ou nos frères d’armes : comment pourrions-nous leur infliger le blâme? comment l’éloge, dans notre bouche, ne deviendrait-il pas suspect?

Mais, placés depuis de longues années derrière eux ou à côté d’eux, nous avons vu leurs actes, nous pouvons les conter avec autorité. Sur ce point, notre prétention s’est bornée là, et volontiers nous eussions emprunté l’épigraphe d’un beau livre : SCRIBITUR AD NAR-RANDUM.

 
D’une autre part, le contact assidu des indigènes, une participation constante à leur affaires politiques, l’étude attrayante de leurs mœurs et la possession d’un grand nombre de documents du plus haut intérêt pittoresque, nous ont permis d’entrer en quelque sorte dans le camp de nos adversaires, de contempler leur vie réelle, et d’en offrir quelques tableaux où l’inexpérience de notre touche pourrait seule faire méconnaître la richesse de la palette. 

Nous vivons dans un siècle ennemi des mystères. La politique même, incessamment percée à jour par les discussions publiques, semble abjurer sa dissimulation immémoriale. Or, parmi tous ses petits secrets, les moins utiles à garder sont assurément ceux qui concernent les indigènes de l’Algérie ; et il n’en est peut être pas dont la révélation puisse influer plus avantageusement sur la marche de nos affaires, soit en guidant des chefs nouveaux, soit en rectifiant sur bien des points l’opinion de la métropole. Toutefois, comme les règlements militaires ne nous laissaient point juges à cet égard, hâtons-nous d’abriter les remarques précédentes derrière l’autorité de M. le Maréchal duc d’Isly, qui a bien voulu permettre et même encourager cette publication dans les termes les plus bienveillants.

Nous nous sommes efforcés de planer au-dessus des tristes débats dont l’Algérie est continuellement l’objet ou le prétexte. Nous avons négligé volontairement de remuer les questions à l’ordre du jour, qui ne sont guères, en général, que des questions d’un jour.

 
D’ailleurs, si nous sommes assez heureux pour soulever le voile épais qui couvre une grande contrée de l’Algérie, aucun des doutes, aucun des différends qui se sont produits sur son compte n’embarrassera nos lecteurs ; si nous les amenons à bien voir, nous les aurons mis en état de juger sainement.Août 1847
 
 

http://aj.garcia.free.fr/grande_kabylie/avant-propos1.htm

CHAPITRE III.

OCCUPATION DE BOUGIE

Par les Français.

http://aj.garcia.free.fr/grande_kabylie/chap2-22.htm

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I. Prise de Bougie. – II. Tribus voisines. – III. Le lieutenant-colonel Duvivier. – IV. La paix ou l’évacuation. – V. Visite du maréchal Clauzel. – VI. Le commandant Salomon de Musis. – VII. Ses successeurs. 

La première phase de l’occupation française en Algérie, embrasse la conquête des principales villes du littoral. A Bougie, notre coup d’essai fut un avortement.

Le 5 août 1830, un jeune Bougiote nommé Mourad, se présenta chez M. le comte de Bourmont, comme le chef d’un parti considérable qui à la moindre démonstration des conquérants d’Alger, leur ouvrirait les portes de Bougie. Les prétentions de cet intrigant étaient le titre de caïd pour lui-même, et celui de capitaine du port en faveur d’un de ses adhérents qu’il avait amené.

On accueillit ses ouvertures, on lui fit des présents ; il reçut un diplôme avec un cachet de caïd. Enfin, escorté d’un brick de l’état qui avait mission de l’appuyer, il fit voile pour Bougie sur une embarcation frétée par le capitaine du port et par lui. Ces malheureux, en débarquant, trouvèrent les choses bien changées, ou peut-être s’étaient-ils toujours abusés sur les dispositions de leurs concitoyens. Quoi qu’il en soit, ils furent massacrés de suite, et le brick qui se tenait en rade, accueilli à coups de canon, fut obligé de regagner Alger.

Trois années s’écoulèrent sans que la France parut avoir à cœur de venger ni la mort d’un caïd investi par elle, ni l’insulte faite à son pavillon, et les Bougiotes durent en concevoir un certain mépris de sa puissance. Leur conduite du moins le prouva. En 1831, ils égorgèrent l’équipage d’un brick de l’État qui avait fait naufrage sur leur côte. En 1832, le Procris, brick anglais, fut insulté devant Bougie et contraint de prendre le large. Au mois d’octobre de la même année, le Marsouin, brick de guerre français, étant au mouillage dans la rade, y subit une attaque et dut répondre au feu des forts.Les griefs du Procris prirent un caractère inquiétant par la manière dont les exploita la diplomatie britannique ; car elle annonça hautement que si le gouvernement français ne savait pas faire respecter les pavillons amis sur les côtes dont il revendiquait la possession, celui de l’Angleterre prendrait à cet égard des mesures directes. On vit dans ces paroles une menace d’occuper Bougie ; tentative que l’extrême jalousie de nos rivaux ne rendait pas invraisemblable, et qui eût entraîné tôt ou tard les conflits les plus graves. 

Bougie était signalée d’ailleurs comme un centre d’intrigues, où figuraient le nom d’Hussein-Dey et celui, beaucoup plus dangereux, d’Ahmed, bey de Constantine, qui maintenait encore le drapeau turc dans presque toute la région de l’est.

Ce fut aussi sur une intrigue que le duc de Rovigo, alors gouverneur-général de l’Algérie, essaya d’abord de baser ses projets de conquête.

Le chef d’une grande famille kabyle, dont l’influence s’exerçait sur des tribus voisines de Bougie. Si Saâd-Oulid-ou-Rabah, était un homme habile, astucieux et intéressé. Il pressentait dans le fait de l’occupation française, l’avenir d’un grand commerce avec Alger ; et les immenses profits à en tirer, par la méthode orientale du monopole, s’offraient naturellement à son esprit. Deux personnage d’une moindre importance, s’associèrent à ses projets : le sieur Joly négociant français établi à Alger, et le maure Boucetta, capitaine du port à Bougie. Leur entrée en relations s’explique par l’entremise des Kabyles qui n’avaient pas discontinué de fréquenter individuellement Alger. Quant à leur plan, il était simple : Bougie aurait été ouvert au commerce français, et le sieur Joly, nommé consul, avec l’appui d’un stationnaire ou même d’une petite garnison dans l’un des forts, eût reçu, par l’intermédiaire de Boucetta, tous les produits de la contrée kabyle, qu’aurait fait arriver Si Saâd-Oulid-ou-Rabah.

A supposer que l’influence du chef kabyle eût réellement suffi pour installer sans coup férir notre consul, et assurer nos transactions, il restait à mettre en balance les inconvénients d’un monopole avec les avantages problématiques d’une position qui n’était ni la conquête, ni même une influence à l’abri de toute vicissitude. Au reste, ces projets furent bientôt abandonnés ; nous ne les avons exposés que pour faire connaître l’inconstance, le tâtonnement et l’excentricité qui caractérisaient alors les conseils du pouvoir.

Le plan d’une conquête proprement dite exigeait d’autres renseignements que ceux de Boucetta et d’Oulid-ou-Rabah. D’une part, on pouvait en suspecter un peu la véracité, surtout en ce qui concernait leur influence personnelle ; d’une autre, l’ignorance où ils étaient de nos moyens d’attaque, les rendait fort inaptes à nous éclairer sur les difficultés réelles de l’entreprise. Un jeune officier des zouaves, le capitaine de Lamoricière, alors chef du bureau arabe d’Alger, conçut l’idée audacieuse de faire lui-même une reconnaissance des lieux. Boucetta, qui d’ailleurs était homme de tête et d’exécution, s’offrit pour le conduire.

Ils s’embarquèrent tous les deux à bord du brick le Zèbre et descendirent sans éclat dans la maison de Boucetta lui-même, très-voisine du port. Mais à peine s’y trouvaient-ils depuis une demi-heure, que le bruit du débarquement d’un Français, courant la ville, y soulevait une véritable émeute. Prévenus à temps, le capitaine de Lamoricière, avec son guide, regagnèrent en hâte leur embarcation ; ils s’éloignaient à peine du rivage qu’une foule menaçante et armée l’envahissait déjà. On comprendra difficilement qu’après une manifestation pareille, l’autorité française ait conservé l’espoir d’une conquête facile ; mais ses illusions furent entretenues par l’auteur même de la reconnaissance. Quant à Boucetta, plus animé qu’auparavant, après ce mauvais accueil de ses compatriotes, il trouva moyen d’en gagner quatre, alors présents à Alger, au nombre desquels le kabyle Medani que nous retrouverons plus tard, et, s’appuyant sur leur assertion conforme, réussit à colorer les derniers faits aux yeux du nouveau gouverneur : c’était alors le lieutenant-général Voirol, chargé de ce commandement par intérim.Toutefois, on rejeta l’idée précédemment admise de confier le coup de main à un seul bataillon, encore qu’on eût fait choix, pour le commander, de l’officier supérieur qui jouissait alors en Afrique de la plus haute réputation, le chef de bataillon Duvivier. Le ministre de la guerre décida de former à Toulon un corps expéditionnaire, en dehors de l’effectif de l’armée d’Afrique ; il y mit le plus grand secret. Le maréchal-de camp Trézel chef d’état-major à Alger, le capitaine de Lamoricière, Boucetta et ses quatre concitoyens durent se rendre à Toulon, sans aucun avis officiel de leur destination ultérieure. Ils y trouvèrent, en apprêts de départ, deux bataillons du 59e, deux batteries d’artillerie, une compagnie de sapeurs du génie, une section d’ouvriers d’administration et une petite escadre composée de la Victoire, frégate; l’Ariane et la Circé, corvettes ; le Cygne, brick; l’Oise, la Durance et la Caravane, gabarres. 

Le général Trézel reçut alors une lettre ministérielle qui lui confiait le commandement de l’expédition.

L’escadre, sous les ordres du capitaine de vaisseau Parceval, appareilla le 22 septembre 1833 ; elle entra le 29, au point du jour, dans la rade de Bougie.Qu’on se figure, au bord de la mer, une plage étroite et rocheuse, puis un escarpement fort raide, jusqu’à la hauteur de vingt mètres ; ensuite une pente plus douce, une sorte de plateau qui vient se heurter brusquement aux flancs abrupts du Gouraya ; et tout-à-coup ce mont, comme un rideau jeté derrière la ville, dressant sa crête dentelée à près de sept cents mètres au dessus du niveau de la mer. 

Tel est le site de Bougie. On y remarque un accident essentiel ; le ravin de Sidi-Touati, qui partage la ville en deux et déverse les eaux pluviales du Gouraya sous la porte de la Marine, presqu’au point de débarquement. Vue du large, cette coupure laisse à droite la croupe et le quartier de Bridja, dont une pointe extrême vient fermer le mouillage de la ville, et le commande par les feux du fort Abd-el-Kader ; à gauche, la croupe et le quartier de Moussa qui dominent le revers opposé, et renferment deux forts susceptibles d’une bonne défense : la Casbah, presqu’au bord de la falaise, et Moussa, faisant face à la montagne.

Le plan d’attaque auquel l’opinion des militaires semble s’être arrêtée après coup, c’est-à-dire après une connaissance des localités plus parfaite qu’on ne la possédait alors, eût été d’appuyer avec toutes ses forces vers la position de gauche, parce que l’occupation de la Casbah et de Moussa faisait nécessairement tomber l’autre quartier sans coup férir. Au lieu de cela, une attaque de front fut dirigée sur tous les points ; l’ordre en était donné, d’ailleurs, avec beaucoup de précision et de clarté :

 » Dans la nuit qui précédera le débarquement, prendre les vivres à bord pour deux jours, une ration de vin bue dans le moment, l’autre pour le lendemain.  

- Une heure avant le branle-bas, distribuer armes, fourniments, sacs, ustensiles de campagne, trois paquets de cartouches, vestes à manches, pantalons de drap, guêtres de toile ;

- capotes roulées sur le sac, couvertes en bandoulière ;

- armes chargées sans bruit , sans baïonnettes. » Débarquement par compagnie ou section dans chaque chaloupe, et toutes les chaloupes chargées à la fois. Aussitôt débarqués, formation sur le rivage, face à la ville, les ustensiles, les couvertes en tas, à droite des compagnies sous la garde d’un caporal.

 

 » Trois colonnes.

- Première, lieutenant Molière ; grenadiers du 1er bataillon, deux compagnies, 25 sapeurs, haches, pinces, masses pour briser les fermetures des portes et poudres pour les faire sauter au besoin ; deux échelles d’assaut , dont une à crochets, entre les deux compagnies de fusiliers ; pour guide Allégro et un indigène; enlever la batterie de Sidi-Hussein, la Casbah, Bouac.

- Deuxième colonne, capitaine Saint-Germain ; 3e et 4e compagnies, 15 sapeurs, une échelle ; occuper Sidi-Abd-el Kader et la batterie de Sidi-Hamad.

- Troisième colonne, capitaine Lamoricière ; quand le drapeau flottera sur la Casbah, avec voltigeurs, 5e et 6e de fusiliers, plus le chef de bataillon, deux obusiers, 25 sapeurs, instruments et échelles plus nombreux , enlever Moussa.

 » En cas de résistance, rendre compte au général et demander les moyens qui manquent.

- Maîtres des forts, garnir les parapets, s’y défendre ayant un tiers du monde en réserve.

- Les officiers reconnaîtront les forts et y prépareront les moyens de se mettre à l’abri d’un coup de main. L’artillerie visitera les magasins et batterie, et utilisera pièces et munitions.

 » Le 2e bataillon en réserve est prêt, ainsi que les troupes de l’artillerie, du génie et de l’administration.

Le matériel de chaque arme déchargé et groupé, et des instructions de détail données par les chefs.  

- Ordre des objets à débarquer : pinces, outils, masses du génie, échelles d’attaque, 20 ou 30 cartouches d’infanterie par homme ;

- quelques barils à poudre, 2 obusiers de campagne à quinze coups, l’ambulance. « On s’attendait à peu de résistance de la part des Bougiotes, mais à une très-vive fusillade des Kabyles voisins, qui ne manquèrent pas d’arriver au premier éveil. Cette pensée fort juste avait déterminé le général à brusquer le débarquement et l’attaque.

Dès que l’on fut à bonne distance, l’opération s’effectua sous un feu presque insignifiant des forts auxquels celui de notre escadre imposa promptement silence ; et les premières compagnies prirent terre, malgré la fusillade des Bougiotes, dont les intentions sérieusement hostiles ne laissaient plus aucun doute. Néanmoins, tous les forts, Abd-el-Kader, Moussa et la Casbah, sont enlevés facilement : on les occupe, ainsi que la porte de la Marine. La journée du 29 est remplie.

Le 30, on reconnaît l’intervention successive des contingents de la montagne au degré de résistance toujours croissant que l’on rencontre sur la croupe Moussa et à l’extrémité du plateau de Bridja. Pénétrant à leur gré dans la ville par la porte Fouka (porte supérieure), qui n’est point en notre pouvoir, les Kabyles se glissent dans les jardins, dans les maisons, dans les ruelles dont l’enchevêtrement leur est familier ; ils attaquent des pièces que l’on conduit au fort Moussa. Pendant le nuit ; leur audace redouble ; ils descendent jusqu’à la marine et y tuent trois hommes aux compagnies de garde. L’inquiétude commence à se faire sentir. Le général envoie demander promptement des renforts à Alger. Des compagnies de la marine débarquent.

Cette guerre de rues se prolonge trois jours, et, comme à l’ordinaire, exalte la férocité du soldat.

 
La hideuse mutilation d’un cadavre français, lui sert de stimulant ; Boucetta, qui a des vengeances à exercer dans sa patrie, se charge d’en diriger les coups. Quatorze vieillards, femmes ou enfants, sont massacrés chez le cadi avec un stupide sang-froid ; soixante autres ne doivent la vie qu’à l’énergique intervention des officiers. La population entière périt ou s’exile à jamais.On gagne pourtant du terrain. Le marabout de Sidi-Touati et la porte Fouka, dont on ignorait l’existence, sont enfin occupés. En murant cette porte et en élevant à la hâte un blokhaus sur l’emplacement futur du camp retranché supérieur, on devient maître de l’entrée du ravin, et l’on se ferme dans la ville. 

Au milieu de ces luttes énergiques, le lieutenant d’artillerie d’Oriac est frappé mortellement ; le général Trézel reçoit une blessure, il demeure à son poste.

Pendant la nuit du 2 au 3 octobre ; Boucetta se mêlait aux travailleurs, lorsqu’un soldat du 59e le prit pour un Kabyle, et, d’un coup de fusil, l’étendit raide mort. Cette fin tragique nous fut sensible, tant à cause des services qu’un homme si déterminé pouvait nous rendre encore, qu’en vue de la réprobation dont elle sembla frapper ceux qui l’imiteraient par la suite. Les Musulmans y virent le doigt de Dieu, et comme le cadavre du malheureux Bougiote, inhumé trop négligemment, dans cette époque de précipitation, resta découvert en partie, les fanatiques s’écrièrent que sa terre natale qu’il avait livrée à l’ennemi le rejetait elle-même de son sein.

On était maître de la ville. Restait à s’emparer des positions qui la commandent de plus près. Le 3, celles des tours et des ruines sont enlevées par quelques compagnies. Une petite colonne est lancée sur le Gouraya, mais la masse considérable de Kabyles qui s’y est concentrée l’écrase de ses feux plongeants, et l’oblige à la retraite. Cent marins de la Victoire viennent l’appuyer fort à propos. Les pertes ne se montent qu’à quatre hommes tués et onze blessés, dont trois officiers.

Le 5 octobre, arrivent d’Alger deux bateaux à vapeur, le Crocodile et le Ramier : ils débarquent le colonel du génie Lemercier, un bataillon du 4e de ligne, deux compagnies du 2e bataillon d’Afrique, des munitions et du matériel pour la défense. Ces renforts pouvaient ne plus paraître indispensables, puisque Bougie était à la rigueur entre nos mains, et qu’après s’y être affermi, on eût enlevé le Gouraya tôt ou tard, ne fût-ce que par surprise ; mais ils n’étaient pas moins de la plus grande utilité, pour accélérer l’installation et opposer aux attaques des Kabyles une résistance capable de les décourager.

L’ennemi continuait d’occuper en force le village de Dar-Nacer, le moulin de Demous situé en avant, et les crêtes du Gouraya. De ces points, il contrariait nos moindres mouvements en dehors de la ville. Le 6, on s’était emparé avec peine de la position de Bou-Ali pour la couronner d’un blokhaus ; le lieutenant du génie Mangin, en dirigeant cette opération, avait été frappé d’un coup mortel.

Chaque jour, c’était une fusillade nouvelle à soutenir tout le long des remparts, soit du côté de la montagne, soit du côté de la plaine. On se trouvait comme assiégé. Le général Trézel arrête le projet d’une vigoureuse offensive. Elle s’exécute le 12 octobre.

Longtemps avant le jour, deux colonnes sont sorties de la ville ; elles gravissent en silence les pentes du Gouraya, n’éprouvent à sa partie supérieure qu’une faible résistance de la part des Kabyles surpris et en trop petit nombre ; enfin, convergeant au sommet, elles prennent possession du marabout de Lella-Gouraya qui doit devenir un poste français permanent. Des travaux de défense y sont commencés aussitôt, et continuent jour et nuit sans interruption.

Une troisième colonne s’était portée directement sur la position du moulin de Demous, qui n’avait pas cessé de réunir, pendant les journées précédentes, une masse de 2,000 Kabyles.

Le premier choc nous en rend maîtres ; mais bientôt on voit accourir, au bruit de la double fusillade, tous les guerriers des villages voisins, et ceux que notre occupation du Gouraya oblige à abandonner les sommets culminants. Ces divers groupes fondent sur la petite colonne engagée à Demous et la contraignent de rétrograder un moment ; toutefois, elle reprend le dessus ; des compagnies de la marine viennent la renforcer. Les Kabyles refoulés sur tous les points sont poursuivis jusqu’au village de Dar-Nacer. Ils avaient présenté dans ce combat environ 3,000 combattants, et essuyé des pertes très-sensibles. Leur audace en fut refroidie pour quelque temps.

Le général Trézel profita de ce repos pour fixer son attention sur des détails moins urgents que ceux de la guerre, mais non pas moins indispensables, tels que le casernement de la troupe, l’installation d’un hôpital provisoire, la police de la ville et du port, les mesures à prendre envers la population européenne qui se présenterait et envers la population indigène qui s’était enfuie. Vainement rappela-t-on cette dernière par des proclamations garantissant le respect des personnes, des biens, de la religion. Effrayée des scènes terribles qu’elle avait eues sous les yeux, ou retenue par les Kabyles de la montagne, elle ne reparut point. Qu’aurait-elle trouvé d’ailleurs? ses maisons en ruines, dont les soldats continuaient la démolition chaque jour pour en brûler le bois, ses vergers dépouillés, où la hache ne cessait d’ouvrir des communications nécessaires à notre genre de vie et à notre sécurité.

Les travaux extérieurs de défense étaient continués avec ardeur. Ils se composaient des blockhaus de Bou Ali et de l’avancée couvrant le plateau de Moussa, des trois blockhaus Salem, Rouman et Khalifa, situés sur le plateau ouest, pour assurer les communications de la maison crénelée dite du marché à l’extrémité gauche de la ligne précédente, et celles du fort Gouraya où le colonel Lemercier jetait les bases d’un très-bel ouvrage.

Ces opérations ne laissaient pas d’être interrompues quelquefois par les insultes des Kabyles, bien qu’ils parussent en moins grand nombre et moins déterminés qu’auparavant. Tantôt c’est à la maison du marché, tantôt c’est au blockhaus Salem, tantôt à la porte Fouka, qu’ils viennent attaquer les travailleurs. Parmi ces escarmouches, les plus chaudes sont celles du 25 octobre et du 1er novembre.

Le 4 novembre, l’ennemi se présente encore ; mais cette fois les ouvrages de fortification se trouvant terminés, on n’est pas obligé de le combattre en rase campagne, on l’éloigne à coups de canon.

Ce résultat marquait, pour ainsi dire, un terme au commandement du général Trézel. Chargé de la conquête, il avait accompli sa tâche, si ce n’est conformément aux espérances dont on s’était bercé, du moins avec une extrême vigueur en présence de réalités difficiles. Un commandant supérieur permanent arriva d’Alger, le 6 novembre, et le général Trézel l’investit sans délai de toute l’autorité, quoiqu’il demeurât de sa personne encore près d’un mois sur les lieux.

 

II. Tribus voisines

 
Avant d’aller plus loin, arrêtons-nous pour jeter un coup d’œil, sinon vers les profondeurs mystérieuses du pays kabyle, au moins sur la banlieue de Bougie, sur les populations les plus intéressées, dans le brusque changement qui venait de s’accomplir.Le Gouraya règne à l’est et au nord de la ville, se lie dans l’intérieur au mont Toudja, et, par son prolongement en mer, donne naissance au cap Carbon. Au sud, une jolie baie s’arrondit comme pour recevoir la Summam. Celle-ci vient alors d’achever son cours à travers une plaine agréable, mais d’étendue médiocre, dont tous les horizons du côté de la terre offrent un rude profil de montagnes. 

Bougie, suspendue entre des rochers qui semblent prêts à l’engloutir et des vagues qui rongent ses bases, ne communique avec la riante vallée étendue sous ses yeux que par une langue de terre assez étroite. Ce sont donc les gens de la montagne qui forment son voisinage le plus direct, ajoutons le plus redoutable, en raison de l’état des lieux et d’autres circonstances accidentelles. Il se trouve en effet que la tribu des Mzaïas, en possession de ces hauteurs, passe pour belliqueuse, pauvre et sauvage entre toutes. Son territoire est soigneusement cultivé ; mais les parcelles de terre végétale n’y abondent pas assez pour nourrir tous les habitants. Aussi un certain nombre s’en va travailler au-dehors, et le reste ne recule jamais devant aucune entreprise de vol, de guerre ou de pillage. Ils peuvent mettre huit cents fantassins sous les armes. La plaine appartient à deux tribus, les Beni-bou-Msaoud et les Beni-Mimoun, comptant chacune de cinq à six cents fusils avec un petit nombre de cavaliers. On trouve là plus de prospérité ; par exemple : de beaux troupeaux, des céréales, du lin, beaucoup de ruches à miel, des oliviers, quelques villages assez florissants.

Toutefois, comparées aux populations centrales de la grande Kabylie, ces deux dernières tribus ne pouvaient passer pour riches, ni aucune des trois pour puissante. Elles n’étaient réunies d’ailleurs par aucun lien fédéral, qui dût interdire à notre politique l’espérance de les diviser profondément.Mais, derrière les Beni-bou-Msaoud, il existait un soff réellement considérable, ayant son centre à Tamzalet sur la Soummam, et les Ouled-Abd-el-Djebar pour tribu principale. Son chef était précisément ce Saâd-Oulid-ou-Rabah qui nous avait offert son alliance au prix d’un monopole commercial, et qui ne tardera point à renouer avec nous d’autres négociations.
 

III. Le lieutenant-colonel Duvivier.

 
Le successeur du général Trézel était le chef de bataillon Duvivier, désigné dès le principe pour commander Bougie et même pour en opérer la prise de possession. Le maintien de ce choix, quelques talents qu’on supposât d’ailleurs à celui qui en était l’objet, semblait indiquer la pensée de réduire le plus tôt et le plus possible l’importance du corps d’occupation détaché en ce point. Toutefois, vu l’état des choses, on maintint l’effectif à 5,000 hommes ; il fut même élevé plus tard à 4,000 et 4,500. C’était, à proprement parler, l’emploi d’un officier-général. Au reste, quelques mois après son arrivée, le commandant fût élevé au grade de lieutenant-colonel. 

La place, comme nous l’avons dit, se trouvait à l’abri d’une insulte, mais elle ne possédait en propre qu’un petit rayon de terrain montueux sous le feu des blockhaus, et ce terrain n’offrait ni parcours, ni pâturages au troupeau de la garnison. L’absence de toute relation commerciale avec l’intérieur menaçait de durer longtemps ; il fallait tirer de la mer tous ses moyens de subsistance, et les bestiaux, déjà fort affaiblis par une traversée, dépérissaient de plus en plus, ou même succombaient rapidement, par suite du manque d’air, d’exercice et de nourriture convenables. Les mêmes inconvénients ressentis par la troupe y développaient peu à peu le germe de nombreuses maladies : au bout de quelques mois, l’effectif disponible de la garnison en fut diminué d’une manière très-sensible.Par ces motifs, le commandant supérieur voulut prendre pied dans la vallée qui lui offrait au moins des pâturages. Il prescrivit l’installation d’un blockhaus dit blockhaus de la plaine. Les travaux en furent contrariés, à diverses reprises, par les Kabyles du voisinage, dans les journées des 5 et 6 janvier. Convaincus de leur insuffisance, ils invoquèrent, sans doute des contingents plus éloignés ; car, le 18 janvier, dès la pointe du jour, on vit sur tous les contreforts, en avant de nos postes, des groupes d’ennemis formant ensemble à peu près 4,000 hommes. Leur attaque se porta principalement sur les ouvrages du côté de la plaine ; mais une vive fusillade et la concentration de toute l’artillerie sur ce point, joints au feu du brick stationnaire le Loiret, leur imposèrent victorieusement. Ils se retirèrent à deux heures de l’après-midi, emportant un assez grand nombre de morts et de blessés. 

Depuis la prise de Bougie jusqu’à cette époque, l’offensive était toujours venue des Kabyles. Ce n’était pourtant pas dans le seul but d’attendre, derrière des postes retranchés, les attaques incessantes de l’ennemi, et de les repousser avec des pertes plus ou moins grandes, qu’on avait laissé dans Bougie une si forte garnison. Le but était évidemment d’agir sur les populations voisines, de les forcer d’abord à reconnaître notre installation sur la côte comme un fait accompli sans retour, puis d’ouvrir avec elles des relations commerciales si nécessaires au bien-être de la garnison ; enfin, de leur imposer peu à peu notre domination, ou tout au moins notre influence. Ces résultats ne pouvaient être amenés que par une excellente politique, appuyée sur les opérations militaires les plus hardies.

Le colonel Duvivier tenta l’un et l’autre moyen.Après une petite reconnaissance dirigée le 2 mars, sur les bords d’un ruisseau et dans des terrains marécageux situés au-dessous de Demous, le 5 mars, dès la pointe du jour, une colonne se porta rapidement sur le village de Kialna l’un des plus proches de Bougie. Les habitants qui appartenaient à la tribu ; des Mzaïas l’évacuèrent à la hâte. Le commandant y fit mettre le feu et commença à rétrograder sur la ville. Alors, de tous les points, des Kabyles exaspérés par la vue de l’incendie viennent le harceler avec acharnement. Il exécute sa retraite en échelons avec ordre et sang-froid : une charge faite à propos par un escadron des chasseurs d’Afrique, récemment arrivé, laisse vingt-cinq Kabyles sur le carreau et dégage la colonne, qui rentre dans les lignes avec quatorze blessés, dont trois mortellement. 

L’action de la garnison au-dehors se maintient encore pendant le mois d’avril. Les Kabyles étaient venus attaquer nos postes dans les journées du 18, du 19 et du 20. Le commandant supérieur se proposa de les châtier encore par la destruction de quelques villages, unique moyen de les atteindre dans leurs intérêts matériels. Le 25, une nouvelle sortie s’exécute ; on refoule un parti kabyle concentré à Demous ; les villages de Dar Nacer et de Gumra tombent en notre pouvoir ; ils deviennent la proie des flammes.

Enfin, le 29 avril, voyant des groupes considérables occuper le moulin de Demous et le marabout du marché, le colonel Duvivier fait sortir l’escadron de chasseurs, et lui ordonne d’exécuter une charge, en l’appuyant lui-même de quelques compagnies. Cinquante cadavres, et quatre prisonniers restent en notre pouvoir ; les Kabyles se dispersent.

Ces premiers combats semblaient annoncer l’intention d’une offensive entreprenante : il est permis de croire qu’en y persévérant, qu’en laissant croître son audace avec ses succès, le commandant supérieur fini par dompter les tribus les plus proches, surtout celle des Mzaïas, qui tenait la clé de nos relations avec l’intérieur. Malheureusement le système d’occupation paraît se modifier tout-à-coup. Durant les sept mois qui suivent, on se contente d’opposer une défense passive aux attaques réitérées de l’ennemi ; nulle sortie pour le refouler, nul coup de main sur les villages pour en tirer vengeance ; on multiplie les ouvrages défensifs : camp supérieur, camp inférieur ; comme si l’on eût réduit ses prétentions au rôle modeste de tenir, le plus pacifiquement possible, un poste éternellement bloqué du côté de la terre. Deux circonstances contribuèrent sans doute à nous faire entrer dans cette seconde phase.Le colonel Duvivier s’était occupé sérieusement d’ouvrir des relations politiques avec les indigènes du voisinage. Il avait pris, pour intermédiaires auprès d’eux, le frère de Boucetta, l’iman de la mosquée de Bougie, appelée Ben Rabdan, et ce même sieur Joly, que nous avons déjà vu mêlé dans l’intrigue de Saâd-Oulid-ou-Rabah. Bientôt, il en fut très peu satisfait, et les suspecta de travailler plutôt dans leur intérêt particulier que dans celui de la cause publique, ce qui n’étonnera personne. Sur ce motif, il les expulsa de Bougie. Non seulement il se priva ainsi des services que l’on peut encore tirer, même des agents les moins sûrs, mais il renonça pour l’avenir à toute négociation, surtout avec Si Saâd-Oulid-ou-Rabah. Ce dernier, comme l’expérience l’a prouvé par la suite, était assez sincère dans ses ouvertures ; seulement placé entre certaines vues ambitieuses ou cupides qui pouvaient lui conseiller notre alliance, et l’opinion de ses concitoyens, si ardente à la réprouver, il se trouvait dans une situation très-équivoque dont il fallait lui tenir compte. Le colonel Duvivier passait pour avoir étudié très-profondément la nationalité arabe : mais celle des Kabyles en est tellement éloignée, comme nous l’avons fait voir, que la connaissance de l’une pouvait entraîner aisément à de fausses inductions sur l’autre.

Par exemple, dans la conjoncture actuelle, rien ne ressemblait moins à l’initiative absolue du grand chef arabe féodal, que l’assujettissement de l’amine kabyle au vœu de ses électeurs.D’une autre part, l’état sanitaire du petit corps d’occupation s’aggrava insensiblement. Quoique le site de Bougie fût réputé très-sain, les maladies sévirent avec une intensité terrible, pendant toute la durée des chaleurs; une situation journalière des malades, à la fin du mois de juillet, donna : 337 à l’hôpital central, 84 à l’hôpital externe, 687 aux infirmeries régimentaires ; total : 1,088, c’est-à-dire, plus du quart de l’effectif. 

Le service intérieur, devenu très-considérable par le développement des ouvrages, absorbait une partie des valides ; on trouvait donc fort peu de monde à déployer en rase campagne, et le moral avait quelque peu subi l’influence de toutes ces causes énervantes.

Ainsi, l’improbabilité d’arriver à la paix par la continuation d’une guerre offensive et l’affaiblissement trop réel de la garnison, joints au scrupule de la fatiguer encore plus , tels furent les premiers motifs qui condamnèrent à la stérilité notre occupation de Bougie. Les Kabyles, eux, ne se rebutaient pas : leurs agressions les plus fâcheuses furent celles du 5 juin, du 23 juillet et du 9 octobre.

Déjà ils s’y étaient essayés le 8 mai, en se portant sur les blockhaus supérieurs ; mais un feu bien nourri et surtout un violent orage les avaient dispersés. Le 5 juin, leur démonstration eut lieu du côté de la plaine. On évalua le nombre des assaillants à 3,000 fantassins et 400 cavaliers. A la nuit tombante, quelques-uns des plus déterminés franchissent le fossé de la redoute de la plaine, escaladent le parapet et vont se rendre maîtres de l’ouvrage ; plusieurs canonniers sont déjà tués sur leurs pièces lorsque heureusement ceux qui restaient, faisant rouler à la main des obus enflammés sur les bermes et dans le fossé, jettent la confusion parmi les assaillants : ils abandonnent la partie.Le 23 juillet fut signalé par évènement bien désastreux pour la garnison. Des cavaliers s’étaient embusqués pendant la nuit sur le revers du mamelon de Demous, non loin du passage ordinaire des bœufs. Vers huit heures du matin, voyant le troupeau très avancé et presque hors de protection du blockhaus de la plaine, ils fondent rapidement sur lui et enlèvent 357 têtes. L’escadron de chasseurs, lancé le plus tôt possible à la poursuite de l’ennemi avec quelques compagnies de réserve, ne peut rentrer en possession de ce précieux bétail : il n’en résulte qu’une perte nouvelle, 18 hommes tués ou blessés. La garnison déjà très malheureuse sous le rapport alimentaire, se voit réduite à vivre de viande salée. Le capitaine de service à la garde du troupeau est traduit devant un conseil de guerre qui l’acquitte. 

Le 13 août, 800 Kabyles seulement cherchent à attirer nos troupes hors de l’enceinte : on se contente de leur répondre à coups de canon.

Le 9 octobre, un rassemblement plus nombreux, après avoir attaqué de nuit le Gouraya, se jette sur les ouvrages supérieurs et leur fait éprouver le plus grand danger qu’ils eussent couru jusqu’alors. Depuis sept heures du matin jusqu’à minuit, trente hommes se défendent dans le blockhaus Salem, avec une énergie désespérée. L’âpreté de ce combat redouble à mesure que l’ennemi, repoussé du camp supérieur et des autres points, s’accumule avec plus de fureur autour de celui-ci.

Les balles vomies à travers les créneaux, et les grenades enflammées s’échappant des mâchicoulis frappent à coup sûr dans leur foule compacte ; mais, de plus en plus déterminés, ils parviennent à incendier les gabions qui revêtent la redoute, et le blokhaus est sur le point de devenir la proie des flammes, quand l’artillerie mobile et celle du camp supérieur, profitant des lueurs sinistres qui éclairent momentanément cette scène, balaient avec l’obus et la mitraille les abords du blockhaus qui se trouve enfin délivré.

Les Kabyles, après cet échec dans l’attaque opiniâtre d’un petit poste, semblent avoir compris leur impuissance contre tous nos ouvrages, et désormais on ne les verra plus s’y obstiner ainsi. Il en résulte que l’ardeur des tentatives militaires s’est également attiédie de part et d’autre, par la difficulté sensible d’atteindre un résultat. Le commandant français avait déjà perdu l’espoir d’amener les kabyles à composition ; ceux-ci comprennent à leur tour qu’ils ne réussiront jamais à chasser les chrétiens de Bougie. Double persuasion qui pouvait devenir la source de quelque arrangement Pacifique ou tout au moins commercial.

Quoique le colonel Duvivier ne se fût pas rebuté sans raisons, c’était une chose que le gouvernement ne perdait pas de vue. Il lui fallait produire quelques résultats pour justifier l’occupation très-onéreuse et très critiquée de Bougie. La controverse élevée sur ce point durait depuis le premier jour de la conquête, et devait se prolonger longtemps. Les avis officiels demeuraient même partagés.

Dès le principe, la froideur du général Noirol avait formé contraste avec l’enthousiasme du plus grand nombre de ses officiers. Le 20 octobre 1833, plusieurs membres de la commission d’Afrique, et M. le lieutenant-général Bonnet, son président, avaient relâché quelques heures à Bougie; l’examen de sa position politique et militaire, leur avait fait porter sur cette conquête un jugement défavorable. Au mois d’août 1834, des bruits si alarmants s’étaient répandus à Alger sur l’état de la garnison de Bougie, qu’on envoya le général Trézel sur les lieux, pour en faire un rapport exact ; mais ce rapport, en constatant le mauvais état sanitaire et les grandes fatigues de nos troupes, ne conclut point à l’abandon du poste. Toutefois, l’incertitude continua de peser sur les esprits, et peut-être contribua-t-elle à l’inaction momentanée du commandant supérieur. N’était-ce pas assez de défendre avec intrépidité une position que l’on pouvait abandonner d’un jour à l’autre? Fallait-il sacrifier en outre beaucoup d’hommes, pour frapper au loin des coups dont on avait la presque certitude de ne recueillir aucun fruit? Ce qui donnerait une certaine valeur à l’observation précédente, c’est que les derniers mois de commandement du colonel Duvivier furent marqués par un retour sensible à ses premiers principes d’offensive, et que ce retour suivit immédiatement le passage à Bougie du nouveau gouverneur, le comte d’Erlon, qui, le 2 novembre, visita la place et les ouvrages avancés, prescrivit l’abandon du camp inférieur, comme trop malsain, mais accueillit quelques autres projets défensifs, et, en somme, se prononça pour le maintien de l’occupation.A la première occasion qui suivit cette visite, c’est. à-dire le 5 décembre, jour où les Kabyles, au nombre d’environ 2,500, parurent dans la plaine et sur les hauteurs de Demous, le commandant supérieur sortit avec 1200 hommes, fit charger tout ensemble la cavalerie et l’infanterie, et poussa l’ennemi jusqu’au fond de la plaine, pendant plus d’une lieue. On s’arrêta sur le gradin inférieur du col de Thisi, et la rentrée en ville s’opéra sans qu’aucun ennemi parut. 

Trois jours après, l’initiative vint de nous : notre colonne traversa la plaine et fit de l’autre côté une reconnaissance des deux rives de la Summam. Les habitants surpris, s’enfuirent de toutes parts ; mais on négligea de frapper leurs habitations les plus proches, et l’on se remit en marche sur Bougie après une simple inspection des lieux. Ce mouvement exécuté avec lenteur, puisqu’on ne rentra qu’à la nuit, détermina tous les guerriers kabyles à venir engager sur nos derrières une vive fusillade.

Toutefois, comme la retraite en échelons s’effectuait avec ordre et sous la protection de l’artillerie, on n’eût éprouvé presqu’aucune perte sans la méprise de deux compagnies du bataillon d’Afrique, qui se compromirent elles-mêmes. Malgré tout, il n’y eut que vingt-deux blessés ; l’ennemi en compta davantage, et d’ailleurs un grand résultat était atteint , celui de faire comprendre que tous les villages kabyles situés dans un rayon de plusieurs lieues, se trouvaient réellement à notre discrétion.

Malheureusement, les choses ne furent pas vues ainsi d’Alger : l’opération y fut peu accueillie, comme trop excentrique et n’ayant pas un but assez déterminé. Ce jugement sévère dut empêcher d’autres tentatives analogues. On ne peut s’empêcher de remarquer ici l’influence des temps : aujourd’hui de semblables démonstrations encourraient le reproche contraire, celui d’une excessive timidité ; aujourd’hui l’on s’étonnerait qu’une garnison pouvant mettre habituellement 5,000 hommes sous les armes, fût serrée de si près par des tribus kabyles qui même dans leurs plus forts rassemblements, ne lui auraient jamais opposé plus de 4,000 à 4,500 fusils.

Les mois de janvier, février, mars 1835, ne furent signalés par aucun évènement militaire. Un hiver rigoureux paralysait de chaque côté toutes les résolutions, et ce fut seulement au 1er mars, que le colonel Duvivier trahit sa volonté persévérante de dominer la plaine, par un grand déboisement qu’il ordonna jusque vers les hauteurs du col, et par l’ouverture d’un grand nombre de passages dans les ravins ou les fourrés. Au reste, les projets que semblaient annoncer de semblables préparatifs, restèrent ignorés, car un incident imprévu vint mettre fin au commandement de cet officier.

Dès le premier jour de la conquête; on s’était empressé d’établir à Bougie un sous-intendant civil, qui dut bientôt changer ce titre ambitieux contre celui de commissaire du roi près de la municipalité : municipalité imaginaire d’ailleurs, aussi bien que les fonctions du délégué royal. Le bénéficiaire de cette sinécure imagina, sans doute pour se rendre utile, d’entrer en relations avec Si Saâd-Oulid-ou-Rabah, par l’intermédiaire du Bougiote Medani. Le 27 mars, il s’embarqua en compagnie de ce dernier sur un canot du port, pour aller à un rendez-vous du chef kabyle. La conférence commençait à peine sur les grèves, à l’embouchure de la Soummam, qu’elle fut interrompue à coups de fusils par des Kabyles opposants. Une petite collision s’en suivit, et les gens d’Ould-ou-Rabah coupèrent deux ou trois têtes à leurs agresseurs. Pendant ce temps, le commissaire royal, fort effrayé, regagnait à la nage son embarcation et, malgré les instances du cheikh qui lui montrait comme preuve de sa bonne foi, les trophées sanglants du combat, il n’en voulut entendre ni voir davantage.Or le théâtre de cette conférence avortée, se trouvait, comme on sait, sous les yeux de Bougie. On en distingua parfaitement tous les détails ; le commandant supérieur en fut instruit de suite ; il fit courir une embarcation au-devant de celle qui rentrait, et le négociateur fut conduit à bord du Liamone, brick-stationnaire, comme inculpé d’intelligences illégales avec l’ennemi, crime que nos lois punissent de la peine de mort. 

Mais l’étonnement devint extrême, quand on eut de plus amples informations. Il résulta, d’une lettre officielle, que le gouverneur même avait autorisé directement cette négociation clandestine, à l’insu du commandant supérieur. La dignité de celui-ci, les moindres notions politiques ou militaires, ne pouvaient être méconnues plus gravement. Le pis fut qu’on persévéra dans cette voie, et qu’on sacrifia tous les principes à l’espoir d’un traité de paix quelconque. Le colonel du génie Lemercier vint à Bougie avec la mission spéciale d’en poser les bases.

Ici, on ne sait vraiment pas ce qu’il faut admirer davantage, de l’insolence du chef kabyle qui exigea pour première condition le rappel du colonel Duvivier, ou de la faiblesse du gouverneur français qui put prêter l’oreille à une ouverture semblable. Grâce au ciel, l’apparence fut un peu sauvée ; sur ces entrefaites, le commandant supérieur qui blâmait la négociation dans le fond comme dans la forme, et dont la susceptibilité se trouvait fortement émue, demanda du service en France. Il remit, le 11 avril, le commandement provisoire de Bougie au colonel Lemercier, et quitta cette ville le 14, après un séjour de dix-huit mois, qui avait profité singulièrement à sa renommée militaire.

IV. La paix ou l’évacuation.

 
Dans l’intervalle. c’est-à-dire le 12 avril, avait été conclu le traité de paix avec Si Saâd-Oulid-ou-Rabah (1). Ce traité qui ne reçut jamais une ombre d’exécution, restera comme un monument curieux d’ignorance en ce qui concerne les mœurs, la politique et le gouvernement kabyles. Douze jours après sa signature, (24 avril), une agression nouvelle avait lieu, et l’on hésitait presque à la repousser, s’imaginant qu’elle ne pouvait venir que d’un malentendu. Le surlendemain (26 avril), ce sont trois hommes isolés qui sont surpris et massacrés. Au milieu du mois suivant, tentatives nocturnes autour de la maison crénelée, qui aboutissent à la mort du cheikh Ou-Bellil. Les Mzaïas réclament son cadavre, et obligent la garnison à diriger une sortie contre eux. 

Le marché qui devait s’ouvrir aux portes de Bougie ; et sur lequel on fondait des rêves chimériques d’influence, ce marché n’est jamais tenu. Enfin, l’auteur même du traité, appréciant mieux la situation militaire comme commandant supérieur, qui il n’avait entrevu, en qualité de plénipotentiaire, la question politique, donna la mesure de la confiance que cette pacification lui inspirait, en prenant pour la garde du troupeau des précautions inouïes, en augmentant de beaucoup la force des ouvrages, et en améliorant leur disposition.Son commandement très court laissa, sous ce rapport, les plus honorables souvenirs. Le 10 juin, il le remit au lieutenant-colonel d’état-major Girod, et alla reprendre à Alger son poste de directeur des fortifications. 

Le nouveau chef ne séjourna qu’un peu plus de trois mois à Bougie, mais il y laissa trace en se prononçant le premier pour l’abandon complet du poste. La prise de possession en avait été blâmée plusieurs fois, comme nous l’avons vu, et plus récemment encore, en février 1835, par le lieutenant-général Rapatel, à la suite d’une courte inspection. Néanmoins, il y avait encore une certaine distance de cette critique rétrospective à un projet d’évacuation. L’intervalle fut comblé par les déceptions cruelles du traité. Non seulement son existence ne ralentit en rien les attaques des tribus voisines, mais Si Saâd, qui s’était obligé à les combattre dans ce cas, finit tout au contraire par les imiter. Dans les mois de juillet, d’août et de septembre, ses cavaliers recommencèrent à couvrir la plaine, à diriger des tentatives sur le troupeau, et par une fatale coïncidence, nos moyens de répression diminuaient de jour en jour. Le bataillon de la légion étrangère s’embarquait le 10 juillet pour l’Espagne, sans être remplacé ; la situation de l’hôpital s’élevait insensiblement jusqu’à atteindre, au mois de septembre ; le chiffre de 880 hommes. Il semblait donc qu’on eût essayé sans succès toutes les voies possibles, celle des négociations comme celle des armes ; dans la dernière, tantôt la défense passive, tantôt les retours agressifs ; et, en fait d’offensive, alternativement les moyens de rigueur, ou une générosité palpable à ménager ce qu’on pouvait détruire. Tout avait échoué ; l’occupation se retrouvait après deux ans au même point qu’après deux jours : bloquée dans ses ouvrages, réduite à une surveillance, à une défensive de tous les instants, et en outre, dénuée d’avenir, odieuse dans les rangs de l’armée, l’affaiblissant par une diversion stérile.

Ces griefs agirent à tel point sur l’esprit du maréchal Clausel, nouvellement nommé gouverneur, qu’il annonça le 12 septembre, par un avis confidentiel, l’évacuation prochaine de Bougie. Toutefois, avant de prendre un parti si tranché, si irrémédiable, et que le colonel Lemercier combattait avec de puissantes raisons, il résolut de voir par ses propres yeux. Le 28 octobre, il débarqua du Styx sur la plage de Bougie.

V. Visite du maréchal Clauzel.

 
Depuis un mois déjà, le commandant supérieur n’était plus le lieutenant-colonel Girod, mais bien le lieutenant-colonel de la Rochette, du 63e de ligne. Le pouvoir chez nos principaux ennemis venait également de passer en d’autres mains. Si Saâd-Oulid-ou-Rabah était mort ; son frère, Mohammed-ou-Amzian, était devenu le personnage le plus important du pays. Il paraissait enclin à renouer avec nous les négociations astucieuses de son prédécesseur.Le maréchal Clausel examina les lieux, et ce fut lui qui décida quel allait être le sort de Bougie pendant une douzaine d’années. Comme la conquête entière du littoral entrait dans ses prévisions, l’abandon d’un poste important où l’on s’était déjà fortifié à grands frais lui parut trop impolitique. Mais il était en même temps homme de guerre : il sentait la nécessité de mobiliser les troupes dans sa main pour frapper les coups décisifs, et n’en voulait disséminer que le moins possible sur des points secondaires ou stérile ? Or, qu’était celui-ci ? Stérile, puisqu’un corps de 4,500 hommes n’avait pu s’y créer, d’influence au-dehors ; secondaire, car les embarras pressants de notre domination existaient partout ailleurs que dans la Kabylie. 

En conséquence, conserver Bougie, réduire au minimum l’effectif nécessaire à sa défense, tels furent les principes posés alors, et dont on ne devait plus se départir jusqu’à la conquête intérieure du pays.

Le maréchal Clausel joignit à cette solution politique un nouveau plan de défense avancée, reposant sur l’occupation des hauteurs de Demous et sur l’abandon de la plaine. Les travaux, dans ce sens, commencèrent immédiatement : le chef de bataillon du génie Charron leur donna l’impulsion la plus rapide ; nous citerons seulement les principaux ; achèvement d’un mur d’enceinte à peu près dirigé comme celui des Romains, dans le but de restreindre la place, terminé et armé le 11 novembre ; érection du grand fort Clausel à Demous ; transfert près de lui du blockhaus de la plaine ; sous le nom de blockhaus Rapatel ; remaniement de la maison crénelée, avec addition d’un réduit en forme de tour ; postes de Toati, du cimetière ; celui de Mangin et le blockhaus d’Oriac, qui rappellent la mémoire des jeunes officiers tués à la prise de Bougie ; chemins et rampes pour communiquer facilement entre ces divers points en cas d’attaque ; enfin, à l’intérieur, achèvement de l’hôpital Bridja , élargissement des rues, création de places d’armes et de rassemblement, etc.La construction du fort Clausel, sur un point avancé, offrait une de ces occasions d’attaque dont les Kabyles n’avaient jamais manqué de profiter. Fidèles à leurs antécédents, ils s’y présentèrent à diverses reprises, depuis le 7 jusqu’au 19 novembre (1), particulièrement dans les journées des 10 et 11, où leur nombre dépassa 4,000. Partout la garnison, numériquement très inférieure les repoussa victorieusement ; il y eut là quelques épisodes glorieux pour le corps des zouaves. 

Ainsi, l’occupation de Bougie, semble changer complètement de nature, et s’asseoir en conséquence sur des bases nouvelles. On renonce à l’espoir d’y créer soit par les armes, soit par le commerce, un centre d’influence française sur la Grande Kabylie. Ce n’est plus qu’un point de la côte où l’on maintient la conquête comme un fait accompli, et dans des prévisions d’avenir à peu près indéterminées.

Par conséquent aussi, le rôle de la garnison, celui du commandement supérieur prennent un autre aspect. Le chef n’a plus à se préoccuper d’aucun résultat politique ; ses forces ne sont pas assez respectables pour lui permettre d’y prétendre. Militairement, il se renfermera dans une défensive absolue ; de petites sorties lui sont permises pour se dégager au besoin, mais l’offensive réelle est interdite. Les instructions précises du gouvernement central ne cessent d’insister sur ce rôle modeste, et d’en conclure à des économies nouvelles soit en hommes, soit en argent.

On calcule déjà qu’environ, cent baïonnettes pour le fort Gouraya et ses accessoires, autant pour le fort Clausel avec ses dépendances, et un millier au corps de place devraient parfaitement suffire, et qu’ainsi l’effectif total pourrait descendre peu à peu jusqu’à 1,800 ou 1,500 hommes. Le colonel de la Rochette entreprend de faciliter cette réduction, d’abord par l’appel sous les armes de tous les habitants civils qui forment de suite une compagnie de cent hommes ; en second lieu, par la création d’une compagnie franche, composée des soldats du bataillon d’Afrique les plus déterminés, les plus propre à la guerre d’embuscade. Cent cinquante, choisis, armés, équipés et instruits tout exprès seront placés sous les ordres du capitaine Blanqui, l’officier le plus apte à former un corps spécial de ce genre. En effet, à peine organisée, la compagnie franche fait ses preuves, le 15 avril, par une charge vigoureuse sur cinq cents Kabyles embusqués près du fort Clausel, et par l’incendie du village d’Eydoun, au-delà duquel s’était étendue la poursuite.

 

VI. Le commandant Salomon de Musis.

 
Le 20 avril 1836, le commandant supérieur, élevé depuis plusieurs mois au grade de colonel quitte Bougie. 

Le chef de bataillon, Salomon de Musis, du 2e bataillon d’Afrique, est investi du commandement provisoire. Cet officier, moins pénétré que son prédécesseur des vues restreintes du gouvernement sur Bougie, se flatte d’y jouer un rôle politique, et reprend avec Mohammed-ou-Amzian des négociations que l’expérience paraissait avoir condamnées. Mais au lieu d’un simple avortement, elles produisirent cette fois, la plus horrible catastrophe.Deux versions principales ont été émises sur les causes de l’attentat dont on va lire le récit. Selon la première, Mohammed-ou-Amzian serait devenu suspect aux Kabyles par ses relations continuelles avec les chrétiens. A ce propos, il avait même été question de lui imposer une amende. Enfin, quelques intrigues nouées avec le bey de Constantine auraient également pesé dans la balance, et conduit Amzian à donner, aux uns comme aux autres, une éclatante garantie de rupture éternelle avec les chrétiens. Cette explication empruntée à certaines idées, à certaines réminiscences de politique européenne, nous satisfait beaucoup moins que la suivante, toute conforme aux mœurs kabyles. 

Voici cette seconde explication. Malgré plusieurs tendances de rapprochement entre Amzian et le nouveau commandant supérieur, les Kabyles avaient renouvelé, dans les premières journées de juin, leurs attaques contre nos postes ; et le 7, en particulier, la blockhaus d’Oriac avait été très-compromis. Dans la soirée, un Kabyle qui fut reconnu, plus tard, pour être marabout et intime ami d’Amzian, s’acheminait du côté de la ville, quoique la fusillade s’y prolongeât encore. Cet homme était à la vérité désarmé ; mais soit faute d’y avoir pris garde, soit par suite de l’échauffement trop commun après une affaire sérieuse, on fit feu sûr lui, et le malheureux tomba mort près de la maison crénelée. C’était, avons-nous dit, un marabout, un ami d’Amzian, et, de plus, il en avait reçu l’anaya.

Les renseignements donnée plus haut sur l’anaya en général suffisent pour expliquer le reste.Amzian envoya de suite exposer son grief ait commandant supérieur. Celui-ci, mieux informé des mœurs kabyles, aurait sans doute rejeté sur l’ignorance ou l’inattention le viol d’un sauf-conduit si vénéré ; mais n’y attachant pas grande importance et irrité dans ce moment contre le cheikh, à cause des dernières agressions, il rudoya son émissaire, qui publia partout le mépris manifeste du commandant chrétien pour l’anaya kabyle. Dès lors entrait en jeu non seulement l’amour propre d’Amzian, mais l’amour-propre national ; l’injure devenait publique, et le préjugé, trop aveugle pour apprécier des nuances d’intention, réclamait, à grands cris, une vengeance mémorable. 

En pareil cas, les Kabyles entr’eux se déclarent une guerre loyale qui n’exclut pas toujours l’assassinat ; mais ici, la guerre existait déjà, et ses phases antérieures permettaient difficilement d’en attendre la réparation voulue. Entraîné par son propre ressentiment ou par les reproches sanglants de ses concitoyens, Amzian ne recula devant aucune perfidie pour obtenir cette satisfaction sanglante.

Un guet-apens est préparé ; le penchant déplorable du commandant Salomon de Musis pour les négociations politiques, doit l’y faire tomber. En effet, c’est une entrevue qu’Amzian lui envoie demander par lettre ; et, de loin, on aperçoit le cheikh dans la plaine, suivi de quelques cavaliers. Mais laissons raconter ces détails par un témoin presque oculaire (M. le chef-d’escadron d’artillerie Lapone):

Le cavalier arrive à Bougie, à dix heures du matin, et presse le commandant de descendre. Celui-ci hésite, ne veut pas ; il est malade et languissant dans son lit. Dans tous les cas, il déclare ne vouloir dépasser la maison crénelée. Le cavalier, pour augmenter l’assurance de M. Salomon dans les bonnes dispositions d’Amzian, lui répète ce langage perfide, déjà tenu par Béchir, depuis son arrivée, le 2, que les Fenaïas et les Mzaïas ont retiré leurs burnous des mains d’Amzian, et que la guerre est déclarée entre celui-ci et les deux tribus. Ce cavalier est connu à Bougie ; il circule en ville et dans les lieux publics, et répand cette nouvelle. Le malheureux commandant, entraîné par la fatalité, se décide, et, d’une main appesantie par la maladie, dicte à l’iman pour Amzian, les lignes que voici, les dernières qu’il ait écrites :  » Je te fais savoir, mon cher ami, que j’ai été très fâché du mal qu’on a fait à Abderakman. Si tu avais été réellement mon ami, tu aurais empêché tout cela ; tu dois bien penser que je ne suis pas content d’une pareille chose. Si tu veux faire la paix avec moi, viens ce soir, à six heures, à la maison crénelée ; nous parlerons de nos affaires et tout s’arrangera à l’amiable ; mais il faut de la franchise et point de détours.  » M. Salomon envoie cette lettre par le cavalier. Il est positif qu’il voulait ajourner l’entrevue, et la remettre au dimanche suivant, 7 août. Il ne se décide à descendre que sur cette perfide insinuation, qu’Amzian lui fait faire par l’espion Béchir, que si le commandant ne s’empresse pas, il ira, lui Amzian , conclure directement la paix avec le lieutenant-général, à Alger. Ces mots troublent le commandant Salomon ; il n’est plus à lui, tant il a peur de manquer l’occasion favorable. Il sort donc avec le kaïd, l’interprète Taponi et l’arabe Belkassem, employé à la police maure, et descend à la maison crénelée. M. le sous-intendant militaire Fournier, qui est présent, parlant d’affaires, l’accompagne ; il est bien aise d’assister à cette conférence où peuvent même être traitées quelques questions utiles pour le futur approvisionnement de bœufs. 

Cependant Amzian refuse avec obstination d’arriver jusqu’à la maison crénelée. Ceci provoque plusieurs allées et venues de cavaliers et de kodjas.

Medani lui-même, à cheval, s’avance par ordre du commandant supérieur ; mais joint par quelques cavaliers, il reconnaît distinctement plusieurs Fenaïas. Medani se replie, effrayé, sur M. Salomon. Il lui dit à plusieurs reprises :  » II y a là des figures inconnues ; cela n’indique rien de bon.  » Il lui conseille de ne pas s’avancer. De son côté, Amzian, que l’interprète Taponi et Belkassem avaient été joindre à 1,600 mètres de la ville, refusait obstinément d’aller plus loin. Le Kabyle prétend qu’il voit luire, dans les broussailles les plus rapprochées de la place, quelques baïonnettes, et qu’il n’avancera pas ; ou plutôt c’est un terrain de son choix et plus sûr qu’Amzian réclame pour l’exécution de son projet. Le crime est arrêté dans son esprit ; il sera consommé.On tombe enfin d’accord sur le terrain de la conférence : c’est celui de la tour du rivage. Le commandant Salomon s’y trouve, avec l’interprète, le kaïd, M. Fournier et le capitaine Blangini, de la compagnie franche, Belkessem, Béchir, plus deux soldats du 20 bataillon, sans armes, apportant les cadeaux et devant servir le café. Un chasseur d’ordonnance à cheval croise à peu de distance ; six autres sont à 500 mètres vers la ville. Les premières baïonnettes de la compagnie franche étaient à 130 mètres, mais cachées et embarrassées dans les broussailles. Les cadeaux sont distribués ; ils consistent en un burnous rouge et une pièce de calicot pour Amman, du calicot et du sucre pour les cavaliers. Ceux-ci avaient reçu ces dons à l’écart ; mais, le café pris, ils se rapprochent peu à peu du lieu, au nombre de quinze, entourent bientôt le commandant et cherchent même à le déborder, à l’isoler entièrement du capitaine Blangini et du sous-intendant, qui se tiennent discrètement à quelques pas. L’officier en fait la remarque à M. Salomon, et, d’un signe impératif, ordonne aux cavaliers de s’arrêter. Le malheureux commandant opposait moins de volonté que de résignation en répondant au capitaine Blangini ; il lui laisse comprendra qu’il reconnaît tout le danger de sa situation, mais ne fait rien pour y échapper. Que pouvait-il, n’ayant pas d’escorte de cavalerie et s’étant engagé dans cet infernal guet-apens, sans défiance, sans moyen aucun d’en sortir ?
Dans l’intervalle, la conférence avait, comme de coutume, commencé an mieux. Les paroles les plus bienveillantes, les protestations, les poignées de main, avaient été échangées, les cadeaux reçus ; et rien n’indiquait l’horrible catastrophe qui va suivre. Le jour baissait ; il était sept heures moins vingt minutes. Amzian dut donner le signal. Il s’est du moins vanté plus tard qu’il avait jugé à la préoccupation et aux regards inquiets de sa malheureuse victime, que la défiance de celle-ci croissant, elle pouvait rompre subitement la conférence et échapper à la mort. Le cavalier, porteur de l’arme courte, chargé du rôle de principal assassin, le même à qui, un instant auparavant, le commandant, à cause de sa bonne mine guerrière, avait donné cinq francs, se glisse entre M. Salomon et les autres spectateurs ; placé absolument derrière lui, il se penche sur son cheval pour armer son fusil court ou tromblon, et l’appuyant directement au dos du malheureux commandant, il fait feu. Cette subite détonation frappe tous les Français présents de surprise, d’horreur et de consternation. Le commandant tombe penché en avant sur son cheval. Trois autres coups de fusil, tirés à bout portant à l’aine et au bas-ventre, le renversent sur le carreau, sans vie et dans le plus horrible état. L’interprète Taponi est entouré; il a la poitrine brisée par la décharge d’un canon lançant huit balles, tirées à bout portant. D’autres blessures succèdent. Le kaïd, qui venait de céder son cheval, reçoit cependant deux blessures graves, une au cou, une au bras. Le capitaine Blangini, placé au milieu des coups de fusils, est manqué ; mais il est terrassé, ainsi que son cheval, par un Kabyle de taille colossale qui lui assène un violent coup de crosse sur l’épaule ; le sous-intendant, M. Fourrier, se retire de cette bagarre, comme par miracle, sain et sauf. Il en est de même des quatre hommes de suite, ou servant le café. Le kaïd Medani, renversé d’abord, se relève seul, et par un instinct puissant de conservation, fuit vers la maison crénelée ; là, ses forces lui manquent et il tombe. Cependant le capitaine Blangini, que sa chute avait préservé de blessures plus graves, étendu à terre, fortement luxé, n’est pas un instant abandonné par son intelligence habituelle et son courage.
Au milieu des balles et du piétinement des chevaux des cavaliers, qui achevaient le commandant et l’interprète, il crie : Aux armes ! en avant ! L’à-propos de cet officier et le calme au milieu d’un évènement si étrangement horrible, avec lesquels il provoque l’arrivée des secours, le sauvent, ainsi que le sous-intendant, le kaïd et les quatre autres spectateurs de l’entrevue. C’en était fait d’eux tous, si les tirailleurs de la compagnie franche n’eussent accouru sur le terrain et ôté aux cavaliers ennemis le temps de recharger leurs armes. L’engagement fut court, mais vif. Le capitaine Blangini, l’épaule luxée, presque démise, était déjà debout à l’arrivée de ses hommes, les disperse en tirailleurs et poursuit les cavaliers. Ceux-ci voulaient assassiner, mais non se battre ; leur but était atteint. Aussi, après la première décharge, Amzian avait donné le signal de la fuite, en tournant de suite bride le long de la mer. Quelques coups de canon de la maison crénelée accélèrent la retraite ; mais une poursuite plus longue était sans but ; en outre, la présence des troupes était plus nécessaire ailleurs.Les chevaux des deux victimes étaient entraînés ; les cadavres nous restaient, et la catastrophe qu’une partie de la garnison, située sur le rempart, craignait et tremblait de voir se réaliser n’était malheureusement que trop réelle. Le chef d’escadron d’artillerie Lopène et le chef de bataillon du génie Charron se se trouvaient en ce moment retenus chez le commissaire du roi, mandés pour une affaire importante. C’est le seul motif qui le empêcha d’aller joindre le malheureux commandant Salomon au lieu de la conférence ; car le cavalier du matin, piquant à dessein leur curiosité, les y avait fortement engagés. Le premier prit de suite le commandement supérieur par ancienneté de grade. Il se transporta au-devant des restes inanimés de son malheureux collègue, et fit visiter son corps mutilé et celui de l’interprète, pour s’assurer s’il y avait quelques lueurs d’espoir ; il n’en restait aucune. Le premier avait quatre blessures horribles dont la moindre était mortelle ; le coup de tromblon l’avait comme brisé en deux à hauteur du tronc.
L’interprète Taponi avait la principale blessure à la poitrine ; les poumons étaient traversés. Il en portait de moindres sur le corps. C’était un bon et brave jeune homme, d’origine maltaise, intelligent, réservé, mais surtout dévoué aux Français.Ce meurtre épouvantable fut à peine commis qu’il excita, même chez les Kabyles, de vives réprobations ; un grave dissentiment en résulta au sein des tribus voisines de Bougie. Les moins passionnées dans leur haine contre l’étranger déclarèrent que cet acte avait dépassé les bornes d’une représaille légitime ; et Amzian, obligé de courber la tête sous ce jugement des siens, après avoir d’abord fait parade de son crime, chercha bientôt toutes les occasions de s’en disculper aux yeux de ses compatriotes et aux yeux des Français. 

D’autre part, le même attentat creusait un abîme profond, infranchissable, entre les conquérants de la ville et les habitants du pays. Dorénavant, aucun des chefs français ne pouvait plus entrer en négociations avec l’assassin impuni de son prédécesseur ; il fallait donc se résigner au blocus perpétuel et ménager sa garnison en la tenant sur une défensive absolue. C’étaient bien là les instructions récentes de l’autorité supérieure ; mais l’histoire leur imprimait un sceau sanglant, plus propre que celui du pouvoir à en assurer l’observance rigoureuse. De leur côté, les Kabyles, après avoir essuyé tant d’échecs sous les murs de la place, désespéraient depuis longtemps d’en chasser les chrétiens. L’immobilité de ceux-ci, mettant d’ailleurs un terme à leur inquiétude, ils ne devaient plus en général commettre d’agression que par l’intempérance momentanée d’une humeur belliqueuse.

Les combats opiniâtres que nous avons décrits allaient dégénérer en coups de main sur le troupeau, en embuscades près des avant-postes ; hostilités continuelles où la garnison et les officiers de Bougie firent preuve d’une vigilance, d’un courage à toute épreuve ; mais hostilités partielles, sans résultat possible et que l’histoire, par suite, ne saurait enregistrer un à un. Immédiatement après l’assassinat, le chef d’escadron d’artillerie Lapène fut appelé, par son ancienneté de grade, au commandement supérieur.

Il parvint à calmer l’effervescence de la garnison, et sut promptement opposer des ressources suffisantes aux efforts qu’il redoutait de l’ennemi. Du reste, l’évènement ne justifia pas ses prévisions, et ce fut seulement les 25 et 26 septembre qu’on vit reparaître des Kabyles. Une sortie très-animée les refoula plus loin que Dar Nassar, où des discordes intestines achevèrent leur dissolution.

VII. Ses successeurs.

Le lieutenant-colonel d’état-major Chambouleron, nommé commandant supérieur ; entre en fonctions le 1er octobre 1836.

Pendant les quinze mois que dure son séjour à Bougie, on ne cite qu’un engagement de quelque importance : il est remarquable par l’incendie du village de Tarmina, vis-à-vis Dar Nassar. De nouvelles additions sont faites aux ouvrages de défense ; ce sont : le fort Lemercier, les tours DoriacSalomon. Admis à la retraite le 1er janvier 1838, cet officier supérieur est remplacé par le lieutenant-colonel Bedeau, de la légion étrangère. et Le nouveau commandant se voit appelé par exception, à sortir du rôle passif et à opérer une sortie plus étendue qu’aucune de celles de ses prédécesseurs. Il ne s’agissait toutefois que de démonstrations ; celles-ci avaient pour but d’attirer fortement sur Bougie l’attention des Kabyles de l’est, pendant qu’une expédition toute préparée allait faire la conquête de Gigelly. Mieux connues aujourd’hui, les populations de ces montagnes ne nous paraissent pas offrir un ensemble qui puisse justifier des diversions aussi lointaines. Quoi qu’il en soit, le colonel Bedeau s’empara du col de Thisi, sans coup férir, par une marche de nuit, et domina la plaine durant plusieurs jours (12,13,14 mai 1839 ). Tantôt en se portant jusqu’au village de Mellala, tantôt en affectant l’intention de passer la Summam, il réussit à attirer devant lui des masses de Kabyles assez imposantes, et à les occuper loin du point où l’on redoutait leur présence. Sa marche rétrograde sur Bougie fut, comme à l’ordinaire, le signal d’une attaque générale. La colonne repoussa victorieusement ses agresseurs, et rentra dans la ville sans autre mal qu’une vingtaine d’hommes hors de combat.

Sur ces entrefaites, le commandant supérieur reçut une demande de renfort pressée ; pour le corps expéditionnaire de Gigelly. Il envoya de suite, par un bâtiment à vapeur, toutes les forces qui ne lui étaient pas strictement indispensables, et cette réduction d’effectif lui interdit d’autres sorties.

Les successeurs du colonel Bedeau furent :

En octobre 1839, le lieutenant-colonel d’état-major de Tussac ;

En décembre 1839, le colonel d’état-major Dubarret ; le colonel comte de Polignac ;

En décembre 1840, le lieutenant-colonel Daugustin ;

En décembre 1841, le lieutenant-colonel d’état-major Gaulier ;

En mai 1842, le chef de bataillon Ducourthial, de l’état-major des places ;

En mai 1846, le chef-d’escadron d’état-major Morlot de Wengy.

De ces dernières années d’occupation, une moitié, la première, n’offre aucun fait qu’on désire sauver de l’oubli ; et, pendant sa durée, l’honneur du drapeau français n’est même pas toujours sauvegardé contre l’insolence des montagnards. Si des besoins d’un ordre supérieur empêchaient d’immobiliser, à Bougie, des fortes suffisantes, peut-être eût-il été possible d’y débarquer, à l’improviste, plusieurs bataillons qui eussent infligé en quelques jours, à la tribu des Mzaïas, un juste et mémorable châtiment. Le nombre de nos bâtiments à vapeur, et la proximité d’Alger, facilitaient singulièrement un pareil coup de main.

La période suivante offre un heureux contraste. On y suit, à vue d’œil, les progrès de notre influence. D’abord, ce sont des reconnaissances dirigées avec succès par le commandant Ducourthial dans les montagnes environnantes ; puis une attention soutenue de ce chef et de son successeur à ne laisser aucune insulte sans répression. Le commandant Morlot de Wengy parvient à intervenir avec poids dans les affaires des tribus voisines : tour à tour il les frappe, les intimide ou les attire, et finit par en recevoir quelques offres de soumission.

Si honorables qu’ils fussent pour la garnison de Bougie, ces succès n’étaient toutefois que le contre-coup des victoires remportées par nos colonnes actives dans le sein même de la Grande Kabylie. Les commandants de la petite place avaient seulement tiré le meilleur parti possible d’une situation nouvelle qu’ils n’avaient ni créée, ni pu créer eux-mêmes. Par ce motif, nous n’avons point à nous appesantir sur les détails de leurs opérations ; par ce motif aussi, nous éloignons notre lecteur d’une scène devenue secondaire, pour l’introduire enfin sur celle où la destinée du pays doit s’accomplir

 

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