Bgayet. La légende de l’île des Pisans

Posté par Rabah Naceri le 1 janvier 2014

La légende de l'ile

LA LEGENDE DE L’ÎLE PISAN

L’île Pisan ou de Djeribia, encore appelée l’île de Djouba d’El-Bekri, est un rocher d’environ cinq cents mètres de long et cinquante mètres de haut dont les pentes sont couvertes de végétation. Il se dresse à l’Est d’Alger, près de Bougie, et garde le souvenir du fondateur de cette ville bâtie au bord de la mer sur le flanc sud du mont Gouraya dans la verdure. Longtemps elle fut florissante dans un des plus beaux paysages de la côte algérienne. Ses maisons étaient entourées de massifs d’orangers, de grenadiers et de figuiers de Barbarie.

Le grand historien Ibn Khaldun raconte qu’en l’an 460 de l’hégire, les Hammadides conduits par Moulay Nacer avaient dû fuir les tribus arabes déferlant sur le Maghreb, en particulier celle des Beni-Hilal, qui apportaient misère et anarchie, pour se réfugier sur la montagne de Bougie et y fonder une ville qui prit le nom de Naceria, mais que tout le monde appelait Bgayet du nom de la tribu originaire de l’endroit. Nacer fit aménager le port et construire des palais auxquels il donna des noms poétiques : palais de la Perle, palais de l’étoile et, satisfait de son œuvre, il se donna le titre de roi de la Mauritanie sétifienne.
Un jour, Nacer se promenait le long du rivage en s’extasiant à la vue des palais construits derrière les hautes murailles: à ceux qui l’encouraient, il proclamait qu’il laisserait à ses successeurs une capitale indestructible, assez forte pour résister à toutes les invasions. Et se tournant vers un pauvre homme qui l’avait suivi, il ajouta : « Admire les progrès de mon entreprise et la splendeur dont brille aujourd’hui cette ville que j‘ai créée. »

Or le mendiant était un saint personnage qui vivait dans l’ascétisme et se nommait Sidi-Mohammed-el-Touati. Sans se laisser impressionner, il blâma l’ambition du roi et sa passion pour le luxe et les constructions : « tu oublies, lui dit-il, l’instabilité des choses humaines. Apprends donc que les monuments dont tu t’obstines à élever à grands frais tomberont en ruine, seront réduits en poussière, et la renommée que tu espères fonder sur leur durée s’écroulera comme eux devant la puissance du temps. « 

Comme Moulay Nacer semblait douter de ses prédictions, le marabout (car c’en était un) ôta son burnous et le déploya devant le sultan pour lui cacher la vue de Bougie. A travers les trous de ce rideau improvisé, Nacer aperçut la ville avec les murailles éventrées et les palais en ruine. Le sultan fut tellement saisi par ce spectacle qu’il en resta comme frappé d’aliénation mentale. Il renonça aux honneurs et abdiqua en faveur de son fils Moulay-el-Aziz, puis disparut de la ville.

Pendant quatre ans, les recherches les plus minutieuses pour trouver sa retraite ne donnèrent aucun résultat. Mais un jour, une barque de pêcheur aborda par hasard l’îlot de Djeribia, l’île Pisan donc, et les pêcheurs découvrirent sur le rocher un anachorète presque nu, d’une maigreur effrayante : c’était Moulay Nacer. Comment avait-il pu vivre tant d’années seul sur un roc aride ? La légende l’explique en disant qu’à chaque fois que Nacer plongeait la main dans la mer, un poisson venait s’attacher à chacun de ses doigts.

Moulay-el-Aziz et tous les grands seigneurs des environs se rendirent dans l’île pour ramener le sultan fugitif à son palais. Mais il resta inébranlable dans sa décision et mourut quelque temps plus tard sur son rocher dans l’isolement et le silence.

Quant à la prédiction de Sidi Mohammed-el-Touati, elle ne sembla pas devoir se réaliser de sitôt : pendant de nombreuses années, la ville de Bougie connut une grande prospérité commerciale ; son port passait pour le mouillage le plus sûr du littoral. Les marchands européens entretenaient des rapports étendus et suivis avec les successeurs de Nacer. Ces relations prirent même une importance politique telle qu’un traité d’alliance fut conclu entre le sultan Abou’1-Baka-ben-Zekeria et les rois d’Aragon qui devaient assurer la protection de Bougie contre les querelles, les rivalités incessantes des villes de la côte. Mais ces relations commerciales de Bougie n’excluaient pas la piraterie. Selon Ibn Khaldun, l’habitude de faire la course contre les Chrétiens s’établit à Bougie dès le milieu du XIVe siècle. Elle s’organisait ainsi : une société de corsaires était fondée ; ses membres faisaient construire un vaisseau, choisissaient des marins d’une bravoure éprouvée qui partaient en mer pour attaquer les navires des infidèles ou pour arriver à l’improviste sur les côtes ou les îles et enlever tout ce qui leur tombait sous la main. Ils rentraient chargés de butin et de prisonniers, dont le taux de rachat était souvent si élevé qu’il était difficile et même impossible de l’acquitter. Le roi Ferdinand d’Aragon, déjà maître d’Oran envoya contre les pirates de Bougie le comte don Pedro de Navarre pour qu’il mît un terme aux activités de piraterie de cette ville. Il n’eut pas sitôt débarqué aux environs que les habitants s’enfuirent dans les montagnes ; c’était en janvier 1509, et dès lors la ville passa sous domination espagnole.

En 1545, après son échec devant Alger, Charles-Quint s’arrêta à Bougie dont il fit consolider les forts existants. Mais ce ne fut pas suffisant : dix ans plus tard, Salah Raïs, pacha d’Alger, vint assiéger Bougie et s’en rendit maître au bout de plusieurs jours de siège et de combats. Dès lors, c’en fut fini de la prospérité de cette ville naguère grande et peuplée de corsaires ; elle était ruinée…

Les indigènes expliquent autrement la décadence de Bougie. Un marabout nommé Sidi Bou-Djemline, dont le pouvoir spirituel avait été mis en doute par les Bougiotes corrompus au contact des Européens, fut invité à manger une poule qui n’avait pas été égorgée selon la loi coranique. A la fin du repas, lorsque Bou-Djemline prononça la phrase sacramentelle : « Louange à Dieu ! » en posant le bout d’un doigt sur le plat, la poule apparut entière et vivante, battit des ailes et chanta comme un coq. Après ce miracle qui provoqua étonnement et confusion parmi l’assistance, Bou-Djemline lança cet anathème : « Les vieillards et les notables d’entre vous demanderont l’aumône, et vos jeunes gens périront de misère, Vous trairez vos bêtes sans jamais écrémer leur lait. Vous labourerez sans jamais remplir vos greniers. »

Quand les Français occupèrent la ville après la prise d’Alger, l’anarchie y régnait. Les Turcs avaient livré les forts aux Mzaïa, une tribu kabyle du littoral. Les murailles étaient en partie écroulées et les anciens palais avaient depuis longtemps été détruits. Prédiction et malédiction s’étaient-elles accomplies ?Cependant tous les peuples qui, depuis vingt siècles, ont successivement occupé Bougie y ont laissé des traces de leur domination : entre autres constructions, on a l’enceinte romaine protégée par les forts Moussa et Bridja et l’enceinte sarrasine datant du temps où Bougie était la capitale des Hammadides, en 460 de l’hégire. Elle s’étendait le long du rivage : il n’en reste qu’un arceau en ogive, connu sous le nom de Bab-el-Bahr, porte de la Mer, et aussi porte de Fatma ou porte des Pisans. Les Arabes, amants du merveilleux, racontaient que le bruit de cette porte tournant sur ses gonds s’entendait jusqu’à Djidjelli, soit à près de cent kilomètres !

Ce recueil de légendes d’Algérie est une invitation au voyage dans le temps et l’espace. De l’Antiquité au XIXe siècle une suite de textes permet de découvrir l’histoire mouvementée de ce pays où plusieurs dominations se sont succédé avant la venue des Français. Après le temps des origines berbères avec les Gétules, les Numides et les Garamantes sont arrivés les Carthaginois, les Romains, les Vandales, les Byzantins et les Arabes, apportant leurs croyances, mêlant leurs traditions aux cultes locaux.

Au-delà des événements miraculeux ou des exploits fabuleux des héros, ces légendes révèlent l’âme populaire de ce pays, avide de richesses, de justice, de liberté, de paix. Elles évoquent l’Algérie d’autrefois dont la nature généreuse sous un soleil éclatant. a séduit bien des voyageurs.

PS – texte retranscrit en accord avec les éditions Alan Sutton 37540 Saint Cyr -sur-Loire

A paraître dans l’Echo de Bougie 2006

Rapporté par Roger Cortese

 

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